Devant un juteux Milanesa (sandwich avec salade, œuf et viande) nous nous rendons á l'évidence. 6H40 de lutte contre le vent et le froid, la tête baissée á jurer. Ce n'est pas possible ; nous n'avons pas profité des paysages et le vélo a perdu sa notion de plaisir. D'accord, il est louable d'aller au bout de ses objectifs : San Pedro à la force des jambes, en l'occurrence, c'est beau. Mais nous allons à l'encontre du but principal, de nos motivations initiales : la découverte, le plaisir, l'aventure et la musique. La décision est prise : faire du stop…

Dehors, les volets du « comedor » claquent, des rafales s'abattent en rugissant contre la façade et des nuages de poussière rasent les « rues » désertes.

Une centaine de mètres plus loin, le poste de frontière oú de charmants fonctionnaires nous accueillent. Ils prêtent à Antoine la seule cabine téléphonique du bled pour qu'il appel son petit frère en attente d'une réponse majeure pour son avenir. Il éclate de joie ; ce dernier est retenu par Air France pour suivre une formation de pilote de ligne ! Au téléphone la famille défile : tout le monde est en train d'arroser l'événement autour d'un bon repas… Nous aimerions partager cet instant. A partir de ce moment, tout devient différent . Pourquoi ne pas arriver á San Pedro ce soir? Bon d'accord, il y a 160Km, un col á 4800m…

Nous sympathisons avec une adorable douanière et évoquons cette subite envie : « no hay problemas, esperaís aqui, tranquillo » ( Pas de problèmes, attendez ici tranquillement). Nous coulons des heures agréables à discuter avec les gens de passage qui transitent entre les deux pays. Nous avons même le droit, de la part de la douanière, à un exposé complet sur la musique Jujuyenne. Elle entonne plusieurs chansons et nous explique finesse des rimes et jeux de mots. Enfin, Elle dédicace aux cyclo-ménestrels un recueil des chansons les plus fameuses avec paroles et accords (guitares et charango), nous sommes vraiment touchés !

L'impatience nous gagne. Les camions, rares, sont soit chargés à ras bord soit tractent des citernes. La lumière s'atténue doucement. « bon ben on va dormir avec la vieille douanière ! » Heureusement, un ultime camion revient nourrir nos espoirs : c'est le bon ! En un laps de temps très court nous tamponnons nos passeports, montons les vélos dans la remorque (destinée au transport des voitures) et sautons dans la cabine.

Dans un crépuscule rougeoyant nous découvrons avec joie la route que nous redoutions tant. Quel bonheur que de voir défiler les kilomètres sur fond musical, assis au chaud ! Nous pouvons nous adonner complètement à l'observation du paysage, la luminosité est magique, et ce soir…nous sommes à San Pedro !

Denis conduit depuis 6 ans sur cette route. C'est la « bi-oceanico », pont routier entre Atlantique et Pacifique. Le Paraguay n'étant pas un pays très industrialisé, il doit sans cesse se réapprovisionner en voitures japonaises au port d'Iquique (cóte Pacifique chilienne). Ce qui représente 70H de route quasiment non-stop oú se relaient 3 chauffeurs. Denis nous explique les nombreux dangers de cette route. Certaines pentes font plusieurs kilomètres, une seule défaillance des freins et c'est la chute libre ! A noël dernier, un chauffeur qui partait passer cette fête avec toute sa famille a sombré dans un précipice. Ils étaient amis.

Parfois Denis s'arrête de parler, retire sa casquette et fait le signe de la croix… Ça rassure ! Il rit aux larmes lorsqu'on lui raconte le prix et le nombre d'heures de conduite nécessaires à l'obtention en France du permis poids lourds. Au Paraguay, en étant motivé ( il insiste bien lá -dessus), en deux jours c'est bon ! Et pour 20 dollars ! Les jeunes sont formés sur le tas et accompagnent leur « parrain » en déplacement.

Les paysages défilent, mystiques dans cette faible clarté. Des silhouettes de volcans se découpent dans la pénombre, il y a des lagunes avec leurs flamands roses, des salars… Enfin, une descente de 40Km s'enchaîne á un col de 4800m. Elle coule jusqu’à San Pedro, oasis plantée à 2600m en plein milieu du désert d'Atacama, le plus aride de la planète. Nous sommes tous excités !!

Jusqu'à ce que … Denis arrête de parler et que son visage se ferme, grave. Il tapote son tableau de bord, s'énerve sur des boutons. Il stop. Un autre camion paraguayen vient aider. Ils vérifient les fusibles, en changent certains mais il n'y a rien á faire. Le frein moteur ne marche plus ! Ca tombe bien, pile poil dans une des plus dangereuse descente de la Cordillère oú moult épaves gisent dans le ravin en contre-bas ! Cool. Rien á faire, ça ne veut pas fonctionner. C'est ensuite au tour du frein de remorque de faire des siennes... or, là nous continuons ; Denis soulage de temps en temps les freins d'essieux avec le frein de parking. Dans notre dos, les chauffeurs qui dormaient dans leur couchette passent la tête entre les rideaux et scrutent, tendus, la conduite de Denis. On a chaud !


Nous soufflons en bas de la descente en apercevant les lumières de San Pedro qui scintillent dans la nuit. Sans rien accepter, nos amis nous aident à remonter nos vélos et nous indiquent le poste de Douane. Quelle aventure ! Finalement, aucun regret á ne pas avoir persévéré. Découvrir un autre monde nous a enrichi. Désormais, nous ne regarderons plus avec haine ces camions qui nous frôlent ou nous envoient des mètres cube d'air dans la figure. Et…quelle journée !