Probablement un des paysages les plus atypiques du continent Américain. C’était un de nos rêves… En deux ans de préparation, nous en avons fantasmé, lu d’innombrables récits de voyages. Imaginez donc l’émotion des premiers coups de pédale sur la plus grande surface plane du monde, deux départements français réunis, un sol blanc couvert d’hexagones! Nos roues font craquer la croute de sel, on est comme de petits fous. Des milliers de petits cônes de sel bordent la «côte » : ce sont des travailleurs qui les récoltent, et dans quelles conditions! Ils travaillent toute la journée sous un Soleil de plomb à creuser et former ces tas. Le sel leur ronge la peau, la réverbération de la lumière leur brûle les yeux, le vent sape leur moral…tout ça pour quelques bolivianos de plus.

Il y a quelques siècles, des caravanes d’une soixantaine de lamas reliaient Potosi, la riche ville minière, au Chili, port d’embarquement pour l’Europe (dont dépendait économiquement l’Amérique du Sud). C’était la célèbre route de l’argent. Pendant la traversée du salar, chaque bête était équipée d’une visière et de chaussons en cuire de protection. Tout se faisait de nuit pour éviter les puissants rayonnements solaire à cette altitude (3660 m). De nos jours, les mines du Cerro Rico (Potosi) sont appauvries et les camions ont remplacé ces processions incroyables.

A 30Km de Colchani, ville d’entrée du salar, se trouve « l’hôtel de sel ». Tout est fait de sel ! Briques, chaises, joints, meubles, lits, etc. Nous y rencontrons Vincent, un étudiant de Jussieu qui fait sa thèse à La Paz. Il étudie le glacier Zango (massif du Huayna Potosi, 6080m). Comme beaucoup de glaciers, il menace de fondre et de ne plus pouvoir fournir en électricité la capitale bolivienne : sa fonte nourrit de grosses centrales hydro-électriques… Pauvre Vincent, il sera témoin direct toute sa vie professionnelle de la disparition de ces molosses de glaces. En ce qui nous concerne, nous préférons profiter maintenant de la Terre et faire l’autruche pour ne pas savoir les désastres du réchauffement. Nos enfants pourront-ils contempler les mêmes paysages ? Bref.


Pédaler sur cette toile blanche dure comme du béton a quelque chose d’étrange. Ce n’est plus la même échelle, il n’y a absolument rien pour divertir le regard si ce n’est ces milliers d’hexagones qui défilent. Pareil que le vélo d’appartement , sans la TV. Au loin, posé en suspension sur l’horizon, le relief délimite le salar, il est hors de notre portée. Après une semaine sans vélo, dur de se motiver! Les pauses sont fréquentes mais nous permettent d’apprécier le silence. Il est parfait : pas un animal, pas un végétal, même pas une mouche dans un rayon de 80km !



En début d’après-midi une colonne de 4*4 nous double pour aller à l’île Incahuasi, perdue en plein milieu. C’est la montée des marches du festival de Cannes pour nous. Les bagnoles s’arrêtent et leurs passagers (touristes) nous prennent en photo ; tous nous encouragent en agitant leurs bras hors des fenêtres, on rigole bien ! Antoine roule même les fesses à l’air au passage d’un Toyota ; faut bien qu’on se divertisse non ?

Le dernier convoi passe, puis, plus rien. Le vent de face se lève et couche notre motivation.

La route se fait désormais à l’intérieur : il n’y a rien d’autre à faire à part pédaler ! Antoine commence à souffrir du genou droit, Alain a les muscles qui ne répondent plus… « Ok on dort là ! ». L’avantage est que cette fois on ne passe pas une heure à trouver le meilleur emplacement ! Il faut juste s’écarter de la piste, à peine visible, qui nous relie à l’île. Ne pas pas la quitter sinon on est perdu! Aucun GPS ni boussole, juste le relief pour se fixer un azimut à suivre.


SUR LA BANQUISE DE Bolivie…



Ici on se sent en sécurité, rien ne peut nous arriver, les Hommes sont loin ! Nous ne sommes pas habitués à autant de calme, ouvrir une fermeture éclaire semble faire un de ces boucan...

Le crépuscule est un régal ; nos ombres s’étendent sur des dizaines de mètres, les aspérités du sel ressortent et le volcan Tunupa qui domine le salar au Nord (5300m) semble rougir de timidité fasse à toute cette beauté. Quelques stratus et un gros cumulo-nimbus au loin se mettent aussi en robe de soirée Casimir.

Une fois enveloppé d’obscurité, la boîte à bijoux ose s’ouvrir. Elle s’affirme maintenant de tous ces feux ! Aucune pollution lumineuse, toujours ce silence… Avec un peu de musique nous partons chacun en solitaire nous isoler à quelques dizaines de mètres de la tente (ça serait bête de se perdre !). Nous nous en souviendrons toute notre vie.

Lorsqu’on lève la tête à la verticale, les étoiles se dispersent comme une chute de neige figée. A l’Est, au-dessus de l’horizon, la ceinture d’Orion, plus haut, au Nord-est, les pléiades, au sud, la « Cruz Del Sul »…peut-être les anciennes caravanes de lamas suivaient-elles ces constellations tels les maures en plein massif de l’Atar ?

Parfois une étoile filante raye le ciel à une vitesse tellement vertigineuse qu’on ne peut s’empêcher de lâcher un cri d’admiration.

Le matin suivant, pas d’alarme : nous estimons à 20Km l’étape finale. Le Soleil est notre réveil naturel. Ça fait drôle d’ouvrir l’abside de la tente et de découvrir cette surface blanche à perte de vue. Au fur-et-à-mesure des kilomètres une masse sombre s’élève : « mon capitaine, Terre en vue!». On accoste sur ce rocher de corail fossilisé long d’un kilomètre à la pilosité faite d’énormes cactus. Ils poussent d’un centimètre/an et certains d’entre eux font 12 mètre de haut ; faites le calcul, 1200 ans! Des viscachas exilées ici depuis que la Mer s’est retirée (seulement quelques millions d’années) se cachent entre les roches à notre passage; quelle île de fou !


SUR LA BANQUISE DE Bolivie…


Pour la première fois nous prenons notre temps et passons l’après-midi à flâner et discuter avec les touristes qui arrivent par vagues. Ainsi, nous rencontrons 4 routards français dont un vrai loup de mer qui nous conte ses péripéties transatlantiques; on est captivé !

Mince, ils doivent déjà repartir. Pendant les adieux, ils nous sponsorisent ! Difficile d’accepter mais ils insistent…incroyable! Quel contraste avec certains touristes qui nous ont fait rougir d’être français.

Une fois l’île déserte, on sent la pression tomber chez la poignée de personne qui travaillent pour le parc ; ils se lâchent ! Ça chante de partout, on nous propose des parties de foot sur le sel… Nous faisons la connaissance de Don Aurélia, une « mamita » qui vit avec sa fille et son mari sur ce coin pommé ; ils sont les seuls habitants depuis 20 ans !

Elle détient un trésor: 5 livres d’or de cyclotouristes passés par là ! C’est hallucinant de lire leurs mots : tour-du-mondistes, familles entières avec 4 enfants, voyageurs en rollers, en char-à-voile ; De vrai farfelus ! Il y a même un groupe de jeunes qui ont traversé le salar en tongues ! On redécouvre avec joie les mots de cyclo dont on avait suivi les récits pendant notre préparation, des amis croisés sur notre route en Argentine, etc.


SUR LA BANQUISE DE Bolivie…

Maintenant, à notre tour ! Nous nous faisons plaisir en y laissant notre trace. Avis à tous ceux qui passeront par là , n’hésitez pas à demander le livre !!


SUR LA BANQUISE DE Bolivie…


Nous partons á la recherche d'un campement...



Sur la pointe sud-est de l’île nous trouvons un petit enclos de pierres impec’ pour faire dodo!


SUR LA BANQUISE DE Bolivie…



Il faut faire vite, les derniers rayons lèches nos visages. Nous escaladons le corail en zigzagant entre les cactus jusqu’au mirador. On a de la chance, une minute en sus et nous perdions cet éclairage magique qu’Alain mitraille avec son Canon. On court dans tous les sens pour trouver la meilleure pose, le pauvre Alain est en sueur. L’ombre de l’île s’étire sur la banquise, le volcan Tunupa est majestueux vu entre deux gros «cardones» (espèce de cactus), la blanc vire à l’orange ; à l’Est, la nuit tire son draps d’obscurité sur les dernières lueurs de l’Ouest. Par là le Brésil, ici le Pacifique, les Philippines…


SUR LA BANQUISE DE Bolivie…



On se fait une promesse : demain réveil à l’aurore pour immortaliser les premiers rayons. En contournant l’île pour rechercher notre dôme douillet on a les pétoches ! Aucun n’ose ne le dire à l’autre, on fait les durs « heu…si t’étais tout seul là tu te chierais dans le froc ? » « C’est marrant c’est ce que je me disais… on accélère? »

SUR LA BANQUISE DE Bolivie…

Le réveil sonne, il faut faire vite ! Pantalons, polaire, chaussures, gants, appareil photo et c’est parti pour l’escalade avec la tête dans le c… et les muscles endormis. Arrivés au mirador ça décoiffe! Mieux que le crépuscule ! Probablement un des plus beau de notre vie.


SUR LA BANQUISE DE Bolivie…


On a l’impression d’être des naufragés sur cette île perdue au milieu du sel, quel pied ! Avant de partir nous faisons quelques photos mythiques et notre première vidéo: la renaissance de Brassens, ce Dieu de la chanson française. C’est notre hommage en ce lieu, isolé au milieu de cette mer de sel avec pour décor cette île de corail et de cactus. On t’aime G.B !





Le retour vers Uyuni est tranquille, jusqu’à Colchani. Le vent nous pousse allègrement et en début d’après-midi nous sommes à l’hôtel de sel. Cap sur Colchani et le début de la piste qui conduit à Uyuni. Quelle horreur ! Pourtant à l’aller c’était potable… Faut dire, avec 100km dans les pattes ce n’est pas la même.

En Bolivie, nous sommes étonnés de l’état apocalyptique des routes, même sur un axe majeur ! Pour rouler il faut viser le côté, entre la fin des tôles ondulées et le début du sable meuble. Attention aux trous qui passent devant les roues sans prévenir, aux rafales de vent qui nous poussent hors de notre orbite. La route principale est tellement mauvaise que tous les véhicules la longe par une autre piste sinueuse pleine de sable.

Un local nous double en vélo à fond la caisse. Il longe les rails de train. «L’enfoiré !» On le suit mais nos vélos pèsent une tonne. A chaque parties de sable nos roues partent dans tous les sens : il faut ré-enfourcher, pousser, remettre les cale-pieds jusqu’à la prochaine gamelle. Il y a bien quelques moments de pertes de sang-froid où les vélos finissent violement dans le fossé ; c’est un festival de noms d’oiseaux et de gestes inamicaux…

Enfin, à bout de nerfs et après 115Km nous foulons la jolie banlieue d’Uyuni faite de buissons de sacs plastiques. Chaque chien nous attaque, chaque chien se prend une bonne pierre ! Ça défoule !

Demain, lavage intégral des bécanes pour virer le sel mais, avant…une bonne grosse grasse-mat !