2 jours plus tôt.
La Paz. Peu de jours et tellement de choses à faire… en étudiant le guide de voyage un nouveau défi nous attire : tenter le Huayna Potosi, notre première expérience d’andinisme, notre premier 6000m. Plutôt tentant ! Tout est réuni pour garantir le succès de l’entreprise : acclimatation à l’altitude et forme physique aux top, motivation gonflée à bloc, on est prêt à finir sur les genoux s’il faut ! Une agence nous proposes l’ascension en deux jours avec prêt du matos : piolets, crampons, vêtements chaud, chaussures…

De retour à l’hôtel, Hugues (voir récit précédent) s’emballe pour l’aventure. Nous lui proposons de se joindre à notre cordée. Le lendemain, nous allons tous ensemble essayer le matériel. Pour trouver la bonne taille de chaussures nous avons ramené nos grosses chaussettes qui embaument de leur violent parfum de Reblochon vieilli l’agence de tourisme.

Lendemain, 09h, objectif camp de base.
Odeur de pain grillé qui caresse nos narines... Quel est l'enfoiré qui se fait un bon petit dej'? ça a le mérite de nous sortir du lit bien chaud, le ventre tenaillé par la faim. Surprise, c'est pour nous! Alexandra, la copine d'Hugues, s'est levée exprès pour nous concocter du pain perdu! Alexandra, si tu nous lis, MERCI!

HUAYNA POTOSI , 6088 mètres

En marchant dans les petites ruelles pavées qui nous conduisent au point de RDV, on ressent une sacrée excitation. La circulation est dense, ça grouille de tacos et véhicules en tous genres. Le temps est au beau fixe: pas un nuage. On s’imagine l’espace d’un instant dans la peau des grands himalayistes à Lhassa qui réunissent leur équipement pour s’attaquer périlleusement à l’Anapurna, le K2 ou encore l’Everest. A côté, le Huayna n’est pas bien grand… On saute dans une voiture qui nous emmène à ses pieds. Le moteur gémit : dur de s’affranchir de cette cuvette qui monte à pic. Des hauteurs de La Paz apparaissent impérialement L’Illumani (6400m) et notre cher Huayna, tous deux étincelants de blanc. Qui sait, dans les prochaines 24h nous serons peut-être là-haut ?
La piste en tôle ondulée monte jusqu’à 4800m en passant par une lagune cuivrée et un petit massif blanchi par les premières neiges.

Dernière préparation du matériel et c’est parti pour la première étape, facile. Le sentier grimpe à travers une moraine et longe un gros glacier. Hugues est à la traîne derrière, les effets de l’altitude lui coupe les pattes. Au terme de 2 heures de grimpette nous arrivons au camp de base. Le refuge est perché sur un promontoire rocailleux à 5130m d’altitude, il est 15h.

Autour de boissons chaudes très appréciées, nous faisons connaissances avec les autres grimpeurs. Il y a deux frères Suisse qui viennent d’acheter un 4*4 (ils descendent jusqu’en Patagonie avec), un basque indépendantiste (ne surtout pas lui parler des Espagnols), une Suisse qu’on avait croisée en vélo sur le salar, un couple de coréens dans un sal état (mal de l’altitude) et des américains.

Il neige un peu puis, une éclaircie lève le voile sur les merveilles embrumées : arêtes rocheuses finement saupoudrées de neige, nuages meringués qui coiffent de lointains sommets et remontent le long des pics… c’est scotchant !


HUAYNA POTOSI , 6088 mètres


HUAYNA POTOSI , 6088 mètres


On fait les premiers mètres de la trace que nous emprunterons cette nuit. On ne va pas bien loin : un mur de neige nous bloque. De son pied nous nous demandons comment nous ferons pour l’escalader… Soudain, dans une éclaircie, le sommet de notre massif se dévoile ! C’est en fait deux cimes étroites qui se perdent dans le bleu sombre et profond du ciel: notre objectif dans une poignée d’heures…Le ventre se serre un peu, comme à la veille d’une importante épreuve.

HUAYNA POTOSI , 6088 mètres

A 19h, tout le monde se prépare à dormir, histoire de récupérer un maximum de forces pour la nuit ; l’équipement de chacun est prêt dans un coin, on met nos chaussettes et gants dans les duvets afin qu’ils soient chauds au réveil. Allongés, on voit au travers de la vitre les cirrus de haute altitude qui déclinent d’orange à rose en passant par le rouge pourpre ; dehors les montagnes doivent être cuivrées, la mer de nuage doit maintenant offrir tout le détail de ses reliefs… Il fait nuit et toujours impossible de fermer l’œil. On se mentalise, imaginons l’ascension, comment nous nous organiserons pour nous vêtir efficacement.
Puis c’est le trou noir.

HUAYNA POTOSI , 6088 mètres

Jour J, minuit.
Une alarme sonne, ça s’étire et baille. L’agitation commence, dans une demi clarté produite par le faisceau des lampes frontales. Au total, nous avons dû dormir 30 min. Or, contrairement à un jour d’école, nous sommes en très peu de temps debout avec des sacs déjà prêt depuis la veille !

Maté de coca (feuilles de coca infusées) et aspirine pour virer ce léger mal de crâne dû à l’altitude, quelques biscuits… Sur la table voisine la Suisse n’a pas l’air en forme. Elle est avachie, la tête dans les mains et sort plusieurs fois dehors dégobiller. Ce mal de l’altitude aura eût raison de son ascension.
Une première cordée se lance.
Dans le petit chalet, pas une discussion ; sonate pour attache de chaussures et fermetures éclaires. Concentration maximale, une petite boule dans le ventre comme avant de sauter d’un plongeoir de 5 m de haut pour la première fois. Et c’est le plongeon.

Dehors le froid est mordant. La Lune décroissante éclaire le Goliath qui nous fait fasse. On enfile les crampons.
« _ Una y veinte. » Annonce à haute voix Mario, notre guide. Il ne faut plus tarder. Etre en cordée est un formidable sport d’équipe, tout le monde doit marcher à la vitesse du plus lent. En aucun cas la corde ne doit avoir trop de mou en cas de chute subite. Le piolet doit toujours être du côté amont et la dragonne bien enroulée autour du poignet.
Sept heures de marche prévues ; on se prépare à cet exercice d’endurance en économisant chaque geste, en réfléchissant chaque appui de nos pas. Nous sommes à l’écoute de notre corps. Silence presque parfait. Seuls les crissements de la neige sous nos crampons, le planté de nos piolets et les respirations viennent le troubler. Plus haut, la faible lueur des frontales des précédentes cordées s’agitent doucement. Le rythme est bon. Au bout de deux heures nous sommes assez haut pour voir briller les lumières d’El Alto, ville banlieue qui surplombe le gouffre de La Paz. Toutes ces familles qui doivent dormir sous de chaudes couettes ! Mais, pour rien au monde nous n’échangerions nos places ! On marche, machinalement, plongés dans de profondes pensées : souvenirs divers, France, nos copines à qui nous avons promis le sommet. Parfois, une crevasse à éviter nous fait brièvement émerger.

Hugues semble peiner de plus en plus. Il est 4h00, nous sommes à 5700m d’altitude environ. La décision est prise de continuer pour le passage le plus dur : « le mur », à 60% sur une distance de 100m. Le corps collé à la paroi, accroché du bout des bras à nos piolets solidement plantés, nous jouons du crampon pour nous sculpter des marches d’appui. On avance doucement en soufflant comme des bœufs mais, quelle adrénaline! C’est bon! Arrivé sur l’arête, Hugues s’allonge dans la neige. Erreur! Ce n’est pas le moment de se reposer. Mario le tire grâce à la corde, il ronchonne et se relève. Nous sentons sa motivation se lézarder, ce qui nous inquiète : si un seul de nous abandonne c’est toute la cordée qui redescend. Nous évoquons cette éventualité. Pour le moment, nous décidons de continuer à allure réduite et de porter tour à tour le sac d’Hugues. Peu de temps après, notre ami s’arrête, nauséeux.
_ça va Huguette ?
_Non
_Haï. [en espagnol :] Mario, si on t’écris une décharge on ne peut vraiment pas continuer seuls et regagner la cordée des Suisses, on est en pleine forme (on saute en l’air et on danse pour lui montrer), à 1 h de marche du sommet c’est trop frustrant !!!

HUAYNA POTOSI , 6088 mètres

Malheureusement pour nous, la corporation des guides a des règles inflexibles. On ne peut diviser une cordée. Soit nous lui construisons un traîneau, soit nous redescendons. Comme il n’y a pas de bois…

Nous avons la rage. Dépité, les larmes aux yeux, nous nous asseyons face au Soleil levant. Instant mémorable, de grand spectacle. La visibilité est tellement bonne qu’on voit le Titicaca et même le volcan Sajama (6540m) qui borde la frontière avec le Chili à 400km de là, plus à l’Ouest. Vraiment, toutes les conditions étaient réunies…

L’aurore dépose délicatement des feuilles d’or sur les congères et glaciers dans l’ordre du plus haut au plus bas ; une crevasse ouvre une gueule béante dont ses fils de bave sont faits de stalactites.

HUAYNA POTOSI , 6088 mètres

D’un regard nous pouvons embrasser un rayon de plusieurs centaines de Km autour. Là, sous les nuages, la Selva Amazonienne, ici Copacabana, au bord du lac Titicaca…

HUAYNA POTOSI , 6088 mètres

Retour vers le refuge, moral dans le fond des chaussures et jambes en guimauves. Le Soleil chauffe bien, nous transpirons à grosses gouttes sous notre lourd équipement. Au chalet, nous nous accordons un petit café au « balcon » de ce grandiose massif. Finalement, nous n’avons pas réussi mais qu’est-ce que nous avons aimé ! C’est la découverte d’une nouvelle passion, une drogue. Tous les bruits de la nuit nous reviennent, l’appréhension de la veille qui sert le ventre… et des paysages tellement beaux qu’il est dur de les décrire. Nous remettrons ça bientôt. La barre des 6000m sera franchie !