Titicaca te voilà enfin! Nous voyons tes eaux miroiter à travers un défilé de collines! C’est ici ta partie mineure mais tu fais au total 8340km2, 175km de long à 3800m d’altitude. Nous avons fait le choix de te contourner par le Nord pour gagner Copacabana, entre ta partie mineure et majeure. En prélude au Pérou, nous suivrons ta côte sud jusqu’à Juliaca tout en passant par Julí et Puno.

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Nous entrons dans la saison des pluies, le fond de l’air est plus frais, il nous faut même nos gants pour rouler. De justesse, nous évitons quelques précipitations qui forment au loin de grands rideaux sombres.

A l’issu de ce premier jour, difficile de trouver un campement. Nous qui pensions nous endormir le ventre gavé de truites pêchées grâce à notre lancer, bercés par le clapotis des vagues et tout, c’est foutu: la côte est marécageuse, cultivée ou habitée. Au détour d’un virage qui nous écarte des collines côtières, la Cordillère Royale nous apparaît enfin, majestueuse. Dans une chaude lumière de fin d’après-midi, une succession de sommets de plus de 6000m rayonnent d’un blanc éclatant et se reflètent dans les eaux du lac. Illumani, 6400m, Huayna Potosi, 6088m (voir précèdent récit), Illampu, 6500m… Quelle beauté sur cet azur clair du ciel, ces collines verdoyantes et le bleu profond du lac!

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Nous demandons l’hospitalité à des villageois qui nous indiquent un hôtel sur la rive opposée.

Nous sommes partis tôt ce matin de La Paz, du fond de la cuvette. 12km de montée par l’autoroute interdite aux vélos, dans une circulation très dense. Obligés de rouler à gauche comme les rosbifs pour éviter les queues de poissons des nombreux collectivos qui se rabattent sans prévenir et sans précautions. En échange, nous sommes harcelés par une fanfare de klaxons, surtout avec cette moyenne de 6km/h! Ils doivent enrager! Au terme de 2h de grimpette à renifler les fumées d’échappements à pleins poumons, nous dépassons le péage de sortie. Devant nous, El Alto, banlieue soi-disant dangereuse. La traversée s’effectue sans encombre, à bonne vitesse grâce à un faut plat et un léger vent dans le dos. Nous sommes vite dans la campagne. La route n’est pas extraordinaire: paysages ternes, villages déprimants sous ce temps nuageux et menaçant. Nous saluons quelques cholitas sur le bord de la route avec leurs troupeaux de moutons. Rouler dans un climat plus humide est agréable; partout, des petits ruisseaux où paissent des bœufs et paraissent de gros cochons vautrés dans la boue.
Le décor change à la vue du lac.

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Le soir donc, à la recherche d’un endroit où passer la nuit, nous tombons face à cet hôtel. «Ah ouais…ça va pas être donné» Sur l’écriteau: cinq étoiles, sauna, piscine, vue panoramique… C’est hors de prix. Heureusement, le réceptionniste nous propose un bout de gazon gratuit dans le grand parc qui surplombe le lac, derrière. La vue est imprenable! Imaginez les derniers rayons du Soleil, pleins feux sur la calotte de neige qui coiffe la crête des montagnes et nous, assis dans l’herbe fraîche, aux premières loges du dernier acte joué par le jour…
L’établissement est un centre de luxe pour grands sportifs. Une équipe de marche à pied vient de Mexico pour préparer les championnats du monde et faire le plein de globules rouges. A la vue du salon, nous sommes attirés comme des aimants aux gros canapés moelleux qui le meublent. Il y a aussi baie vitrée énorme, un écran géant et… un feu qui craque dans la cheminée! Après ça, dur de trouver la motivation pour aller dans le froid monter la tente!

En reprenant nos vélos, malheur, sacrilège! Une des chaussettes mensuelle d’Antoine qui prenait l’air sur ses câbles de freins s’est volatilisée. Il est furax: avec deux paires pour 7 mois, cette disparition inexpliquée est un drame. Elle puait tant que ça?

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Premiers rayons de Soleil sur la surface du lac. La foisonnante avifaune piaille et batifole, nous réveille gaiement: mieux qu’un réveil nature & découverte! La roue avant d’Alain a expiré son dernier souffle durant la nuit, piquée par une punaise belliqueuse. Réparation et « GO ! », pour une journée pauvre en kilomètres mais riche en rencontres!
Temps magnifique, une belle journée s’annonce. Ça sent bon l’eucalyptus, le bitume ronronne sous nos Schwalbe, et le vent frais du matin caresse nos visages.

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Sur le bord de la route nous rencontrons Santiago et Marcello, des pêcheurs qui attendent un mini-bus pour aller vendre à La Paz leur récolte piscicole. Ils nous questionnent, nous raconte leur métier, leur élevage de truites… Une petite photo souvenirs s’impose, ils ont des trop bonnes têtes! Pour une fois, rien n’est demandé en retour, c’est le sourire de l’amitié et non celui de l’échange lucratif. Santiago nous invite dans sa modeste case pour discuter et nous donner son adresse, il veut sa photo! Il part ensuite sur l’exposé de ses plus beaux spécimens peuplant son potager «OOOOh Santiago, quels beaux haricots tu as là!», il est fier comme un poux. Nous sommes un peu tristes de le quitter, il est tellement affectueux!

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Plus loin, nous aidons à pousser une voiture en panne. Ses passagers nous couvrent de gracias quand elle tousse et redémarre enfin. Quelques kilomètres plus loin nous les retrouvons, assis devant une tienda. A notre passage, ils s’agitent et nous invitent à boire un cou: ils ont déjà les pieds dans un cimetière de bière qui jonche le sol; bien entamés, regards vagues, gestes imprécis… Impossible de refuser une invitation si chaleureuse; nous trinquons à la Pachamama, la déesse nature: une louche sur le sol «salud salud salud» et on engloutit nos verres. Eduardo est prof d’architecture à l’Université de La Paz et Pablo, chef de ce canton. Les discussions tournent autour des dernières manif’ des couches aisées de Sucre qui ne veulent pas des nationalisations entreprises par le président, Evo Morales; de l’agriculture presque médiévale de la Bolivie, des échanges Nord/Sud… Eduardo s’en va et nous laisse seuls avec un Pablo de plus en plus bavard et éméché. On cherche à partir mais il achète une autre bière pour trinquer. «Salud salud salud …SALUT!». Les boliviens boivent énormément et ce n’est pas rare de voir un homme tituber ou dormir dans le bas-côté; on s’en méfie et prenons nos distances. On s’arrête 10m plus loin pour arroser un eucalyptus. C’est reparti, il faudrait accélérer un peu la cadence, nous n’avançons pas beaucoup depuis ce matin! Si notre trajectoire n’est pas rectiligne, c’est de ta faute, pachamama!

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Les paysages deviennent de plus en plus méditerranéens: criques ombragées, fonds sablonneux sous une eau turquoise… seul le chant des cigales est remplacé par celui des oiseaux.
La petite route commence à monter à flanc de colline. Au terme d’un petit col, la pause s’impose! On cache les vélos et foulons le dos d’une petite colline qui s’avance dans les flots du lac. Top! Toujours au loin cette magnifique Cordillère, ces petits îlots isolés… En contrebas, une petite crique occupée par un village de pêcheurs d’où s’élève les accents d’une joyeuse musique, des rires d’enfants qui se courent après, un chien qui aboie. Ils ont l’air heureux, personne pour venir les déranger, un simple chemin de Terre les lie à l’asphalte et donc, à la civilisation. Le Soleil decrescendo rend l’atmosphère légère, une douce brise à l’haleine tiède nous berce. Dans ces moments nous ne discutons pas; assis sur un rocher nous contemplons, pensifs. Les rayons du Soleil sont filtrés par le ramage d’une ligne de grands Eucalyptus. Parfois nous essayons de prendre du recul sur ce qu’on réalise. Pas facile. C’est seulement de retour en France que cette moisson d’instants magiques prendra toute sa dimension.

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Nous ne sommes plus loin de l’embarcadère pour rejoindre l’autre rive. Descente à toute allure dans l’air doré du soir qui sent bon les herbes infusées sous le Soleil de la journée.

Arrivé au petit bled de San Pablo, nous montons avec nos vélos à bord d’un bac en bois.

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A la première voiture embarquée, le «capitaine du navire» pousse de tout son poids sur une grande perche de bois, manœuvre et fait tousser le petit moteur à essence. Le Soleil a déjà dégringolé derrière une petite dune hérissée d’arbres; la température tombe vite. Le radeau de la méduse tangue doucement sous l’effet des vagues. «fluctuat nec mergitur»!

Apparition irréelle: du milieu, l’Illumani émerge des flots comme un iceberg qui jouit des dernières couleurs du jour.


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On trouve de l’autre côté, à San Pedro, un alojamiento pour passer la nuit: pas de toilettes, une vitre manquante dans la chambre; pas très rassurés mais ça fera l’affaire.

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L’activité portuaire nous tire de nos songes.
Pain, confiture, petit jus sur un banc du port. Encore dans les vaps, nous observons les gens vaquer à leurs occupations matinales: un père apprend à son enfant comment magner une barge, un grand-père s’est endormi sur le banc voisin; derrière, deux marins offrent une glace à une petite fille «vite la photo!!» «Click»:

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Oui, des marins, vous avez bien entendu! «Mais, en Bolivie, il n’y a pas de Mer !?!».

Passage culturation: en 1879, la Bolivie perd son accès à la Mer suite à une défaite face au Chili. La côte est entièrement réquisitionnée... Depuis, la Marine s’est rabattue sur les eaux territoriales du lac Titicaca, autant dire pas grand-chose (voir carte !). Une grande amertume en découla. Nostalgique, le peuple Bolivien célèbre chaque année le 23 Mars la fête de la Mer. Vous imaginez les français fêter Waterloo ou la ligne Maginot?

Repus, on se met en jambe avec une petite côte. Normalement, journée tranquille jusqu’à Copacabana : à peine 50 Km. Du moins, c’est ce que nous pensons… tout en roulant, nous engageons la conversation avec Louis, 17ans, en vélo. Il se balade, le poste de radio préhistorique autour du cou. Il nous raconte qu’il a obtenu une «promotion» de son école pour aller à l’université. Malheureusement, les fonds manquent cruellement, alors, il pêche au filet. C’est un véritable passionné du lac! A chaque point de vue il nous conte l’histoire de chaque rocher, des communautés (petits villages), des îlots…
« _Regardez ce chemin sinueux, en bas; c’est le camino de la sirena, c’est très dangereux de s’y promener la nuit, plusieurs hommes y ont été enlevés, certains même l’ont vue!
_Ok Louis, on évitera, promis»

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Le paysage prend vie autour de nous grâce â ses histoires. Il passera toute la matinée avec nous, trop sympa!

Nous croisons un couple de cyclo, une allemande et un espagnol. On discute une bonne heure sur le bord de la route: échange d’adresses d’hôtels pas chers et sympas, bons plans, info sur la route, histoires diverses et variées… «Ah mais c’est vous les deux français qui voyagent avec des guitares?» «On est célèbres!». D’autres cyclistes croisés leur ont dit; on ne les connaît même pas! Probablement le bouche à oreille? En tout cas, ça fait plaisir! C’est la deuxième fois. A La Paz déjà, un cycliste tour-du-mondiste avait entendu parler de nous sur Internet.

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Ils nous assurent que la route ne monte plus pour très longtemps. Menteurs!! On en chie comme des Russes (pardon si vous en êtes un(e)), à chaque virage on pense qu’il y a une descente derrière, hé ben non, ça empire. Tous les kilomètres environ, des groupes d’enfants, attendent, seuls sous le Soleil et dans le fossé. Nous comprenons vite pourquoi. «Regalame por favooor» (offre moi quelque chose s’il te plait). Nous imaginons les parents venir les déposer là, au petit matin, pour qu’ils mendient, en plein cagnard et sur le bitume, pour quelques bolivianos… Ça fait tout mal au cœur. A notre approche ils tendent leur petite menotte et nous supplient.

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Dans une subida genre «space mountain», dégoulinant de sueur, la tronche d’une pastèque veineuse et le souffle court, deux gamins nous demandent l’heure. «_Trece y media». Ils se mettent à courir à nos côtés, s’accrochent à nos sacoches et nous poussent vers le fossé: les petits cons! On est déjà assez crevé comme ça! Heureusement, la diversion «Attention une voiture derrière toi!», marche; un petit coup de pédale et ils sont largués.

Col à 4200m. Si seulement nous l’avions su ce matin, ça aurait eu l’avantage de nous mentaliser, nous, pauvres bougres, qui partions pour une promenade de santé! Heureusement, une descente de 5 kilomètres nous sépare de l’étape tant attendue: Copacabana. Sortie de virage, la petite ville apparaît soudainement.

Comme dans les photos! Une petite montagne pointue surplombe le tout et ressort sur un fond de Lac bleu foncé, grand comme une Mer: c’est la partie Majeure, immense.
Nous arrivons à temps. Demain, un rendez-vous à ne pas manquer!

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