Copacabana

«_ Elles sont où les filles en string, le Corcovado, Ipanema?
_ Hé neuneu, on est pas au brésil ici! C’est la ville de Copacabana, pas la plage! Elle portait ce nom bien avant, en hommage à la vierge Copacabana. On est en Bolivie, OK? Au XVIème siècle, un moine, perdu en bateau dans une tempête au large des côtes brésiliennes, promet de donner le nom de son petit village bolivien à l’endroit où il remettra le pied à terre (s’il s’en sort). Ainsi naquit la plage célèbre des bikinis!»

Cette vierge est vénérée par beaucoup de Boliviens. Ils viennent en masse le dimanche y bénir leur véhicule à coup de bonnes bouteilles et de fleurs multicolores qui tapissent pare-brises et pare-chocs.

Grâce aux indications données par le couple de cyclos (voir précèdent récit), nous trouvons une petite chambre avec vue sur le lac pour 1.5€ la nuit, bien tenue avec toilettes et même des vitres! Le soir nous y rencontrons Frek, un cycliste belge qui va jusqu’à Ushuaïa. Il est ornithologue et voyage avec ses jumelles pour observer les différents volatiles d’Amérique du Sud.
Il est intrigué par nos grosses poches étanches. Quand il apprend qu’elles sont enceintes de baby taylors (nos guitares) il éclate de rire et nous traite de malades. Pour la peine, un petit concert s’impose! Puis, l’éternel rituel: on déplie sur le lit les cartes, prenons des infos sur l’état des routes, les endroits pour camper ou loger, le trafic… Nous avons l’impression de revivre ce passage mythique de Terre des hommes où Guillaumet explique à St-Exupéry les endroits où on peut ou non se poser, les pièges à éviter. Un petit rio insignifiant prend alors toute son importance et se rempli d’histoire.

Le lendemain, il nous présente à Dominique, cycliste Quebecois qu’il a recueilli, errant dans la rue. Il arrive de La Paz et va jusqu’à Lima. Parfait! Pour la première fois nous allons pouvoir rouler avec un collègue.
Bizarrement, la migration cyclotouriste s’effectue massivement du Nord au Sud. Peut-être pensent-ils qu’il y a plus de descente? Nous faisons parti des rares à aller à contre-courant. Peu après, les filles, Laetitia et Chloé (voir récit 24ans) nous rejoignent après 2 heures de retard dut à un changement inopiné de roue à la sortie de Cusco; quelle poisse, elles accumulent!
Dans la foulée, nous prenons un bateau pour l’isla del sol. Il caille sur le pont. Dominique, le grand trappeur canadien, tremble de tous ses membres pendant 1h30, la goutte au nez. Heureusement, le Soleil finit par percer et nous réchauffe.
La balade commence par un joli escalier Incas. Les minis canaux d’irrigation fonctionnent toujours. La végétation est verdoyante, nourrie par toutes ces artères d’eau en pierres. Les pentes de l’île sont couvertes de cultures en terrasses et, à perte de vue, le lac, surplombé par la Cordillère Royale qui nous impressionne tant.

DE COPACABANA AUX PREMIERS KILOMETRES EN TERRE INCAS

Trois communautés habitent ce petit bout de terre. Deux ont choisies de vivre du tourisme: sorte de «micro-néo-communisme»: tous les bolivianos récoltés des touristes sont partagés équitablement, qu’ils proviennent de l’hôtellerie, de la restauration ou des commerces…
Une communauté, quant-à-elle, a fait le choix de ne pas se mêler au tourisme. Elle est très pauvre. Choix très courageux pour préserver une authenticité culturelle en perdition.

DE COPACABANA AUX PREMIERS KILOMETRES EN TERRE INCAS

Le soir, en quête de musiciens, nous nous installons dans un bar de musica en vivo. Le chanteur du groupe est gringos, ça fait bizarre! En lui donnant une petite pièce il nous répond «Merci compatriotes!». Nous l’invitons à s’asseoir avec nous. Il est intriguant. A peine la vingtaine, une maîtrise parfaite de l’espagnol et même du Quechua, un vrai local intégré. Il joue avec un ami équatorien et un colombien.
Comment a-t-il bien pu arriver là?! La curiosité l’emporte. Si jeune, sa vie pourrait déjà faire l’objet d’un livre!
Il s’appel Josselin et a 20ans. Dans son enfance, après avoir vécu dans plusieurs foyers et maisons d’accueils, enclin à faire des conneries, il se ressaisit et part à 16ans au Sénégal, avec une unique adresse en poche. Il y apprend des valeurs fondamentales et la joie de vivre si communicative des Africains. Deux ans plus tard, il rentre en France, essaye avec des amis de retaper une péniche pour remonter la Loire. Ils abandonnent après s’être fait quelques frayeurs… Une rencontre avec une jolie chilienne change le court de sa vie. Il retourne avec elle à Valparaiso, ville portuaire à proximité de la capitale. Malheureusement ils romprent au bout de plusieurs mois.
Que faire alors? Retourner en France? Pour rien au monde. Il squatte quelques temps avec une communauté d’artistes où il apprend la guitare et ses premières chansons. C’est alors le début d’un long nomadisme à travers le continent sud américain. L’Argentine où il vit des pourboires et de la vente de ses peintures, le Brésil, jusqu’à l’embouchure de l’Amazone... C’est tout ce qu’on sait. Comment il est arrivé en Bolivie, aucune idée. La veille, la police l’a raccompagné à la frontière Péruvienne, on le considère sûrement comme un vagabond? Son passeport expire dans très peu de temps… Ça n’a pas l’air de l’inquiéter. Josselin est très philosophe, semble beaucoup réfléchir, en quête d’harmonie avec la nature pour peindre et composer. Un personnage.
Nous lui proposons un rendez-vous le lendemain pour jouer et enregistrer. Il ne passera qu’en coup de vent.

DE COPACABANA AUX PREMIERS KILOMETRES EN TERRE INCAS

Du haut d’une colline pointue, coiffée de croix et d’une chapelle dédiée au culte de la vierge, la vue sur la baie est panoramique. Barques dont l’ombre se reflète sur les fonds, des tableaux de vie en miniatures dans chaque jardin… Nous assistons même à une cérémonie religieuse.

DE COPACABANA AUX PREMIERS KILOMETRES EN TERRE INCAS

Les filles doivent déjà rentrer pour reprendre le boulot, le lendemain. Il nous reste Dominique!
Au bout du petit ponton où sont amarrées de petites embarcations, guitares en main, nous jouons pour le départ du Soleil, en route vers d’autres horizons.


Premiers kilomètres en terre Incas.

Dans une poignée de kilomètres nous sommes au Pérou! Fidèle à la coutume nous avons tracé la veille sur la carte de Bolivie notre itinéraire et écrit en un mot les faits marquants, à leur endroit précis. La page est donc tournée.
Que va bien pouvoir nous réserver ce nouveau pays? Nous allons y passer deux mois, des Andes à l’Amazonie… Une chose est sure, nous avons rendez-vous avec l’aventure, la vraie!
Dominique, en vélo de course, va plus vite que nous. Il y a une deuxième raison: grâce aux oignons qu’il a avalé la veille, il est doté d’un petit moteur à gaz comprimé. Il ne vaut mieux pas être dans sa sente.

Passage sans encombre de la frontière à Yunguyo (voir carte), changement des bolivianos en Nuevos Soles, un coup de flotte, une photo et c’est reparti.
Dominique nous fait tenir un sacré rythme, ça trace, il ne chôme pas! Nous sommes enfin sur la rive Sud.
On constate les premiers changements. D’abord des véhicules, tri-roues, proches des rickshaws Indiens. Ensuite, les gens ont l’air plus chaleureux et nous saluent (les boliviens ne nous remarquaient même pas). En revanche, les chiens! Une vraie calamité. C’est la course à l’échalote à tout bout de champ.
On croise des « agriculteurs », qui, comme à l’aire médiévale, travaillent avec la traction animale et des outils sortis du fond des âges. C’est ici l’une des régions les plus pauvres du pays.

Dans une côte, nous nous accrochons à un camion plein de goudron qui peine à monter. Quelle n’est pas la surprise de Dominique, fraîchement sorti du frigo Canadien, quand il nous passer à sa hauteur, tranquillement et sifflotant, le visage illuminé d’un grand sourire. C’est assez jouissif de le voir, visage déformé par les veines gonflées, rouge comme la feuille d’érable de son drapeau, perdu dans le brouillard noir des gaz d’échappements. Oui, c’est du sadisme.
A midi nous arrivons à point pour l’almuerzo, dans la ville où nous projetions de passer la nuit: Juli.
Avant de repartir, Alain aide notre ami à remettre en forme sa montagne d’affaires dressée comme une tour de Pise sur le porte-bagages arrière. Une nuée de gamins qui rentrent de l’école nous encerclent et nous bombardent de questions, c’est très sympa mais un peu étouffant…

DE COPACABANA AUX PREMIERS KILOMETRES EN TERRE INCAS

Dominique repart comme une fusée. Grrrrr nous qui aimons prendre le temps après manger… Le paysage continue de défiler, un peu austère. Temps toujours couvert, quelques averses nous canardent.
Alain en a marre de ce rythme, lui qui aime prendre le temps de s’arrêter et de photographier. Traversées de petits villages. Des gamins nous demandent de l’argent, sans même dire bonjour. Nous leur répondons, un peu agacés: «no estamos gringos!»; ça ne leur plaît pas du tout et les insultes fusent. Le moral devient maussade. Suite à une partie en terre d’où nous ressortons avec un look momie, Alain clame son mécontentement. Ce n’est pas sa façon de voyager, il aime profiter des paysages et n’est pas là par défi purement sportif. Quant à Antoine, il est satisfait de rouler vite pour quitter ces paysages monotones. Petite engueulade. Au prochain bled on s’arrête, promis.
Mais là, quelle crasse! De la boue partout et pour arranger le tableau, une grosse averse explose. Tout ça n’est pas très accueillant, pas envie d’y passer la nuit. Seule solution: continuer jusqu’à Puno ou camper à mi-chemin. Au loin un orage. Nous passons en plein dedans. Des rideaux de pluies nous lavent jusqu’aux os, les véhicules en nous croisant amplifient le phénomène.
Heureusement, un joli arc-en-ciel se forme sur la plaine, ce qui redonne le sourire. «40km et on y est». La luminosité baisse déjà, il faut qu’on tienne ce rythme. «25km!». Pause barre chocolat/Coca. Dominique se prépare une mixture d’eau/protéines pour se donner de la pêche. Antoine en accepte, pour essayer, Alain refuse.
Ça devient dur, on peine à monter les côtes, les jambes en compote et une motivation qui se lézarde.
Dans un petit virage, 10km avant la délivrance, Antoine, à ce moment en tête du cortège, est poursuivi par un berger allemand qui en cachait 5 autres. Ces derniers prennent en chasse Alain (number two) et surtout, le pauvre Dominique. On se cambre sur les vélos, on crie, on feint d’envoyer une pierre… ça court vite ces saloperies! Grosse décharge d’adrénaline! On s’affale sur les vélo, à bout de souffle; s’était le coup de grâce.
Il fait presque nuit. Antoine en tête allume sa frontale position warning, Alain en queue de ploton, met sa frontale à l’envers. Par prudence, de nuit, à l’arrivée d’une grande ville et sur cette route à dense trafic, nous avançons en cortège très serré. Les phares nous éblouissent, les flaques d’eau se retrouvent sur notre face après le passage d’un bus…
Première maisons. De la boue et pas mal d’eau de pluie qui masque les nids de poules. Antoine tombe en plein dedans et une de ses sacoches vole par terre.
On y retourne, s’encourageant mutuellement; la fin n’est plus très loin! Au bout, une chaude chambre d’hôtel nous attend…
On se rapproche du centre, questionnons les citadins (on doit faire peur, mouchetés de la tête au pied par les projections de boue). Finalement, une gentille dame nous propose une auberge. Haaaaa… relâchement total, affalés sur un lit propre.
Aujourd’hui, notre plus grosse journée: 150Km en 7h40! Une douche chaude nous assène le coup final.
Ce soir là, à la table du petit restau, personne ne parle, la tête souvent plongée dans les mains. Dur même de trouver la force de tenir sur sa chaise.


/GROS DODO/


Le lendemain, nous répétons les copains d’abord. Il est prévu d’aller aux îles Uros, les fameuses îles flottantes en roseaux. Nous espérons pouvoir monter sur une de ces célèbres embarcations en tortora et y « tourner » notre deuxième chanson française (pour la première, voir récit «Sur la banquise bolivienne»).
On embarque avec nos guitares et quelques touristes. En arrivant dans cet archipel d’îles de roseaux on croirait une attraction Disney! Les quelques cases qui forment un village prennent soudainement vie, des gamines se mettent à jouer au ballon, des mamitas entrent en scène derrière leurs étalages d’objets souvenirs…

DE COPACABANA AUX PREMIERS KILOMETRES EN TERRE INCAS

DE COPACABANA AUX PREMIERS KILOMETRES EN TERRE INCAS

DE COPACABANA AUX PREMIERS KILOMETRES EN TERRE INCAS

Avant qu’on nous demande de payer quoique ce soit, nous prenons place à tribord d’une tortora et Dominique nous filme. Le résultat nous déçoit beaucoup. Le vent souffle dans les micros et le son est très mauvais. Encore une bonne leçon. La prochaine fois, pas de précipitations. Ci-dessous la vidéo, mauvaise, vous êtes prévenus!

A l’origine, les Aymaras (Tiwanaku) avaient construit ces îles pour échapper aux sanguinaires quechuas, les Incas.
Les habitants y vivaient de la pêche et de l’élevage de canards. La dernière vraie habitante s’est en allée en 1959 avant que le flambeau ne soit repris à des fins touristiques…
Ici, le roseau est primordial pour les habitants. Il permet de construire et surtout, de nourrir les bêtes qui, les gougouttes pressées, donnent ce précieux jus lacté. Chaque concession appartient à une famille. Or, le roseau se fait rare, elles doivent alors parcourir de longues distances pour faire leurs récoltes. Parfois, quand il n’y a plus rien, elles vont dans d’autres parcelles, délit passible d’une perte de concession. Tout ça pour vendre à quelques soles une petite brique de lait…

L’air vivifiant du lac creuse! Le soir, nous prenons ½ poulet chacun noyé sous une montagne de frittes. Un des clients se lève pour changer de chaîne et, ô miracle, le générique du film Amélie Poulain qui commence en version espagnole, trop bien!! On reste scotchés devant l’écran; le premier qui change se prend ma carcasse de poulet au travers du crâne. Ça fait un pincement au cœur de voir Montmartre, les petits cafés parisiens… Même le métro RATP arrive à nous nouer la gorge!

C’est ici que nous devons nous séparer avec Dominique. Il part pour la côte, Arequipa. En demandant sa route, toutefois, on lui apprend qu’il n’y a qu’une piste de terre. Equation rapide dans sa tête: «Vélo de course + pluie + terre battue + plus d’amis…». Finalement, nous continuerons ensemble jusqu’'à Juliaca!
Pour sortir de la ville il faut monter une petite route en lacets. Evidemment, la pluie arrive et commence à s’amplifier. Ce n’est que le début! Une petite descente s’en suit et nous débouchons sur une plaine morne, coupée en deux par une longue ligne droite qui disparaît au loin sous des trombes d’eau.
A la queue leuleu, celui qui précède envoie toute l’eau dans la tronche du suivant. Soit il faut prendre des distances soit on subit. Vu la circulation et pour faciliter les dépassements que nous occasionnons, nous n’avons pas le choix, on se colle au cu-cul de l’autre, super. Rien de plus abrutissant: la capuche diminue le champ de vision, atténue les sons, et il faut serrer à droite au maximum. Fixer une ligne blanche ou des pointillés pendant plusieurs kilomètres a de quoi rendre gaga. Surprenant aussi le nombre de chiens morts qui gisent le ventre gonflé dans le fossé, en décomposition avancée pour certains.

Vers 12h, complètement trempés, nous atteignons Juliaca. Banlieue de boue… «Hou, la gadou, la gadou, la gadou…». Heureusement le centre est sympathique, comme ses gens. Dans le magasin en face du boui-boui où nous garons nos vélos, une vieille dame insiste pour surveiller nos vélos. Nous la remercions d’avance mais gardons un oeil dessus.
Impossible de se réchauffer, tout est trempé. La question fatidique est exposée pendant qu’on avale la soupe. Où est le plaisir de rouler là? Pluie, chiens crevés ou qui courent vite, paysages mornes, boue, trafic routier…
Au même moment une pluie diluvienne se met à tomber dehors, martèle la tôle du toit et fait déborder les caniveaux. Signe du destin? Ça coupe net notre profonde réflexion. On se regarde et déclarons à l’unisson: «BUS!»

Dominique nous accompagne à la gare puis reprend, seul, sa route vers Arequipa. Mon pauvre, nous t’avons bien chambré dans ce récit mais on t’adore, tabernac!
Nous nous donnons rendez-vous à Arequipa juste après Noël pour tenter notre ultime ascension d’un 6000m.
Réussirons-nous cette fois…?

Plus qu’un idée en tête, Cusco, ce soir!