Le Machu Picchu… Un rêve, l’étape obligée sur le chemin de chaque trans-america.

Les Conquistadores mettent la main sur la capitale Incas, Cusco, ses habitants fuient le chaos: massacres, viols, esclavage… Seul refuge possible loin des sanguinaires espagnols de Pizzaro: là où les montagnes acérées de la Cordillère des Andes se marient avec les forêts tropicales imprenables du versant amazonien.

Dans la vallée du Rio Urubamba, c’est sur une arête étroite qu’est ingénieusement érigée la cité cachée. Pour y accéder, sept chemins escarpés sont dégagés à fleur de pente. Il est ainsi possible d’y semer les espagnols trop curieux.
Pendant plusieurs siècles, des explorateurs de tous bords ont tenté de la retrouver, au prix de leur vie pour certains. Ce n’'est qu'’en 1911 qu’Irving Birgham, un archéologue américain, tombe sur l’acropole: le Machu Picchu, dissimulé sous une végétation qui avait reprit ses droits.

Laetitia, grâce à ses contacts de l’INRENA, l’INC, Vladimir et Carlos (voir récit «Cusco, nombril de notre projet») parvient à obtenir les sésames nécessaires pour nous ouvrir les portes du chemin de l’Incas et du Machu Picchu. Il ne nous en coûtera que le transport! Merci!

En quelques années, ce site est devenu un racket organisé pour plumer les touristes. 40$ l’entrée, sans compter l´hébergement obligatoire à Aguas Calientes et le train (150$ l’aller/retour). Une firme nord-américaine détient le site et la compagnie de l’Orient Express pour le train; et les populations locales dans tout ça…?! Des cacahouètes!

Pour cette excursion, se joindront à nous Laetitia et Noëlie (la petite amie d’Antoine).
Cette dernière arrive un peu cassée à l’aéroport. Deux correspondances depuis CDG (Caracas et Lima), une nuit dans la capitale péruvienne et 8 heures de retard dues à la brume occasionnée par les feux d’artifices de la veille (jour de l’an).
Cette arrivée est fêtée avec de précieuses denrées: foie gras, Reblochon, vin blanc, rhum arrangé made in Réunion… Merci aux donateurs (Françoise, les parents d’Alain et Antoine, la famille Chaise).

Nous partons pour deux jours, de bon matin. Pour éviter de payer le train, il faut monter une vraie expédition. Deux collectivos jusqu’aux ruines d’Ollantaytambo puis un taxi pour aller au bout de la piste: le Km 82, des rails. Ici, la vallée est tellement serrée qu’il est impossible d’y construire une route, ce qui assure à Perurail un monopole naturel (c’est le moins qu’on puisse dire). Ils ne gagneront pas, ces voleurs! Nous avons nos jambes pour les concurrencer mais, c’est vrai, 25km à faire en suivant la voie… On est très mal équipé: des chaussures neuves (et pas forcément de marche) pour les filles, une sacoche de vélo en bandoulière qui scie l’épaule pour nous.

LA CITÉ PERDUE DES INCAS

On marche… Encore… Toujours… Il faut soit viser chaque rail (et donc faire de petits pas sans contempler le paysage) tout en surveillant les trains qui déboulent, soit marcher dans le ballaste, ce qui tord les chevilles. Nos copines avancent sans broncher, elles nous impressionnent! La journée est longue. Parfois, un sentier suit la voie en traversant quelques plantations exploitées par des familles. Nous controns quelques attaques de chiens (où Alain perd une fois de plus son chapeau!) que nous essayons d’impressionner avec des bâtons et des cris d’hommes préhistoriques en rut.

Enfin, le paysage commence sa tropico-métamorphose. Le Soleil revient illuminer les vertes falaises; l’Urubamba se resserre: nous pouvons entendre ses flots déchaînés de torrent coléreux se débattrent dans un goulot d’étranglement.
La végétation nous ravie! Bananiers flamboyants en fleur, grands arbres aux cheveux de lianes, fleurs multicolores; une cascade de temps-à-autres ajoute sa touche «peinture à l’eau» au tableau.
Nous profitons de cette marche pour discuter, penser à l’après voyage avec nos copines respectives, recoller les morceaux, prendre des nouvelles d’amis ou de la famille… Dans un virage, un train que nous n’avions pas entendu coupe court à toute discussion: nous avons juste le temps de sauter dans le fossé, le cœur battant.
La luminosité baisse déjà et l’étape est encore loin. Il faut accélérer le pas et remotiver les troupes. Marre de ces rails abrutissants!

Km 104. Nous y sommes. Pas grand-chose à part un panneau et un petit sentier qui descend vers un pont suspendu. Déception, diantre, fichtre, sacrebleu (les propos réels ont été modifiés pour ne pas choquer la sensibilité du lecteur). Dans la faible luminosité du crépuscule, nous buttons contre une grosse grille cadenassée à l’entrée. Les boules!! Rien autour, plus qu’'une alternative: marcher cinq kilomètres jusqu’'au prochain village et tenter d’y trouver un toit. Nous sautons de joie comme vous pouvez l’imaginer.
Alain et Antoine tentent d’escalader le grillage autour du pont. En-dessous, le vide, le torrent boueux et de grosses roches polies. Vu les cris, ça déplait à nos copines! Mais, nous aimons tant nous faire gronder…
Soudain, trois gardes arrivent sur le pont. Sauvés! Enfin… Ils n’ont pas l’air de vouloir nous laisser entrer. Laetitia palabre, leur met sous le nez nos autorisations spéciales d’agent Mulder du FBI. Rien y fait. Heureusement, elle évoque Vladimir, son père d’accueil, qui n’est autre que leur chef! Ouf. La porte s’ouvre dans un grand grincement. Dommage, il manque juste l’écriteau «Jurassik park» en haut!

Leurs bâtiments de garde sont situés un peu plus loin, sur l’autre rive.
Ils ne nous considèrent plus comme des touristes mais comme des étudiants français en histoire de l’art (c’est ce que disent les autorisations). En 10 minutes, ils nous installent des matelas dans leur poste de garde. Nous sommes un peu gênés… Mais bon, comme on le dit souvent: «Ça fera une bonne histoire à raconter sur le blog !».

Dehors, c’est un vrai petit jardin d’'Eden où plane une atmosphère mystique: odeur de fruits, goyaves, avocatiers, bananiers; des chauves-souris de la taille d’une mouette commencent leur programme de voltige dans le faisceau d’une lampe, le bruit reposant du torrent en fond sonore, la silhouette imposante des montagnes alentours et… des milliers de scintillements partout: des lucioles! Magique! Quel clivage avec le triste altiplano que nous parcourons depuis des mois. A 2000 mètres d’altitude, c’est tellement mieux, la vie est partout.

Nous échangeons nos sandwichs et un maté avec l’équipe de garde et promettons un endroit clean et libéré le lendemain, à 5h00. Sous l’ostinato berçant des insectes nocturnes, nous sombrons dans les bras de Morphée.

La journée suivante commence, guidée par Jude (garde du parc), au petit verger où s’affaire une équipe d’hommes. Ils partent lourdement chargés replanter des arbres sur les pentes «pour faire revenir le Condor», nous expliquent-ils.
Les ruines d’un petit village Incas jouxtent les serres. Il y a 500 ans, des agriculteurs y vivaient et cultivaient les denrées nécessaires pour subvenir aux besoins d’une grande cité, toute proche...

L’air est doux, la végétation couverte de rosée. Des nappes de brumes matinales s’accrochent aux pentes du relief et la silhouette de sommets lointains apparaît à travers un mince film nuageux. On dirait une aquarelle chinoise.

LA CITÉ PERDUE DES INCAS

LA CITÉ PERDUE DES INCAS

Après 1000 remerciements, nous foulons les premiers mètres du fameux chemin de l’Incas. Quelle chance nous avons. Pour trois jours de trek, certains touristes payent jusqu’à 400$, tout compris.
Ça grimpe fort! De petites marches en pierre aident à la progression. Très vite le tumultueux Rio n’est plus qu’un fil marron cousu au pied des montagnes. L’écho du klaxon des trains résonne.
Sur notre droite, le ravin est vertigineux, plusieurs touristes et porteurs y perdent la vie tous les ans (très glissant en temps de pluies). Nous sommes les seuls à passer par cette portion ponctuée de petits ponts de bois, comme ceux qu’on traversait naguère (salut à toi, Yves Duteil !).
La nature est forte ici et jouit d’un climat humide et tropical, idéal à son développement. De nombreuses orchidées nous arrêtent dans une longue contemplation de leur beauté, un lit de pétales rose fushia accueille nos pas, des forêts de bambous nous transportent en Asie. Les colibris fusent dans tous les sens pour flirter avec les pistiles en des vols stationnaires dignes de supercopter.
Mais l’empereur des lieux n’est autre qu’un magnifique papillon, chacune de ses ailes recouvre une main entière. Bleu pétant sur l’extrados, argenté sur l’intrados; le battement de ses ailes transforme son vol en confettis où s’épousent les deux couleurs. Le Pérou est le pays qui recense le plus de mariposas (« papillon » en castillan) au monde. Bref, nous nageons dans une vraie salade de fruits «jolie jolie joliiie».

LA CITÉ PERDUE DES INCAS
Cliquez pour agrandir la mosaique

A l’approche des ruines de Winie-Wayna, nous nous arrêtons sous une grande cascade: un rideau aquatique meurt dans l’abîme du ravin. On se croirait vraiment dans un film d’Indiana Jones ou dans Tintin et le temple du Soleil ! Les ruines s’accrochent sur une forte pente rayée par les cultures en terrasse. Au milieu, un amas de maisons suspendues dans le vide. Les canalisations fonctionnent toujours, ingénieusement construites. Du haut de ces vieilles pierres, la vue est vertigineuse; de vrais tarés, ces Incas!

LA CITÉ PERDUE DES INCAS

Le sentier passe sur un autre pan de montagne. Vers 12h, nous mangeons dans d’autres ruines situées à quelques pas du mirador orgasmique: la puerta del sol. Nous y accédons par des escaliers pentus où il faut s’aider des mains pour grimper.
La porte nous fait face. Un, deux, trois pas… Nous la franchissons doucement en savourant le suspense. Extase. Comment d’écrire l’émotion et la vue grandiose qui nous frappent? Imaginez, au début du XXème siècle, la réaction d’Irving Birgham qui vit alors une des plus importantes découvertes archéologiques de son temps! Le Machu Picchu, une des sept merveilles du monde est perchée là, sous nos yeux écarquillés. Il est encore loin mais sa petitesse nous sert d’étalonnage à l’échelle grandiose du site. Tout autour, un enchevêtrement d’arêtes acérées qui s’imbriquent encore et encore vers le ciel. Au loin, des sommets blancs percent la couche nuageuse. Au centre de ce panorama impressionnant, la cité perdue des Incas, perchée sur une arête dominée d’un pic rocheux.

LA CITÉ PERDUE DES INCAS

Un bon kilomètre encore nous sépare du Saint graal. Il grossit au fil de nos pas. Dans une éclaircie, le voilà enfin, énorme, saisissant. Le Huayna-pichu (le fameux pic de roche) chatouille les nues. Il était le théâtre de sacrifices humains au dieu Soleil. Un recueillement s’impose. Difficile d’imaginer les rues de la citadelle, peuplées d’Incas vêtus de tunique et d’or, arrivant du chemin de l’Incas avec de lourdes charges placées sur leur dos et les lamas qu’ils tirent. Ça devait ressembler à une vraie fourmilière. L’image d’une civilisation en déclin qui se cachait des Conquistadores assoiffés de richesses…

LA CITÉ PERDUE DES INCAS

Beaucoup d’explorateurs et archéologues croient en l’existence d’une autre capitale Incas à l’image de Cusco, fondée dans un ultime cri d’espoir au fin fond de l’Amazonie: Païtiti, la cité d’or. L’explorateur Thierry Jamin prétend être sur le point de la découvrir dans le parc Manú. Son expédition part l’été prochain. Croisons les doigts.

Vidés de ces deux journées intenses, nous ne résistons pas à l’envie de rentrer en train jusqu’'à Cusco. Perurail aura finalement remporté la partie…

LA CITÉ PERDUE DES INCAS