Une faible clarté nous réveille. Premier reflex, tirer le rideau qui masque le paysage. «Ça y est, c’est l'’Amazonie?»; non.

UN ORPHELINAT, DES ANCIENS TERRORISTES, L’AMAZONIE ET NOUS!

Il est encore tôt, la selva d’altitude règne en maître ici, tropicale et humide. C’est elle que nous traverserons le lendemain. C’est un environnement totalement différent pour nous et éprouvons un sentiment mêlé d’excitation et de crainte. Comment allons-nous faire pour planter la tente là dedans? On n’est pas des tarés de venir rouler ici? La mauvaise piste en corniche, après un col perdu dans les brumes matinales, débouche sur un décor de «matin du monde»: énormes fougères arborescentes, une multitude de cascades s’écrasent sur la route; leur débit est par endroits tellement dense qu’elles barrent la route. La rainforest (forêt pluviale) est dense, impénétrable, et occupe le moindre espace libre de la pente; de longues lianes pendent, des racines de plusieurs mètres de long s’accrochent comme des serpents aux contreforts.

En traversant quelques petits villages, nous découvrons avec gourmandise une abondance d’arbres fruitiers. Les vergers débordent de manguiers, fruits à pain (gros fruit vert), de grosses papayes pendent au tronc d’une mince tige verte. Les arbustes au bord des murs ne sont autres que des goyaviers en voisinage avec des bananiers. Ces derniers supportent le poids de gros régimes de bananes à la terminaison harmonieuse: une grosse fleur violette. Nous approchons de Tingo María, notre terminus.

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Deux jours que nous sommes en route, frustrés de devoir récidiver en bus. Sept mois pour remonter l’Amérique latine en vélo c’est loin d’être évident, à moins de pédaler tous les jours plusieurs bornes. Nous avons rattrapé le retard pris à Cusco. 24 heures de bus entre Cusco et Lima, 20 heures entre Lima et Tingo-María… Une grande diversité de paysages traversés! Des montagnes verdoyantes enlacées de routes vertigineuses, des sommets blancs avec des cols dépassant les 4000m.

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Au réveil, avant Lima, nous survolons une mer de nuages venant du pacifique, bloqués là par le mur andin. On se croirait en avion! Puis, c’est Nazca, près des fameuses lignes tracées par une civilisation pré-colombienne on ne sait comment, visibles des airs uniquement. En longeant la côte, c’est le Maroc: de grandes palmeraies coincées entre les dunes de sable; le désert omni-présent. Côté Océan, le Pacifique s’étend à perte de vue. La dernière fois que nous avions vu un Océan, s’était l’Atlantique, à Buenos-Aires…
Il en émerge de petits îlots rocheux couverts d’un trésor pour la fertilisation des terres: le goineau, des tonnes de fientes d’oiseaux marins.
Enfin, Lima, notre escale de quelques heures, heureusement! C’est tellement moche! L’agglomération à l’architecture presque soviétique s’étend sur des kilomètres, la circulation est dense, l’atmosphère, oppressante…

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(agrandir la carte !).

Tingo-Maria, le terme de cette longue étape en bus. Les vélos et le matériel sont indemnes, ouf. C’est à chaque fois une inquiétude pour nous. A deux nous véhiculons deux vélos, 10 sacoches et 2 guitares; une bonne organisation est de mise!
Quel dépaysement depuis Cusco. Ici, il fait chaud, humide; la végétation et les couleurs changent complètement, on dirait un autre pays. Les véhicules, des motos-taxis en grand nombre, font penser à l’Asie du sud. De grosses averses éclatent dans l’après-midi, nous élisons refuge dans un cyber-café pour construire un nouveau récit.
Des gens nous informent de la présence d’un orphelinat, plus loin, tenu par des français; on ne veut pas manquer ça. Dans le jour déclinant nous suivons la petite route asphaltée qui traverse de petits villages et bananeraies. L’air est doux, les gens nous saluent avec un grand sourire, c’est agréable.

Une discrète pancarte trahit la présence de l’établissement «Association niños de los Andes». Nous sonnons. De petites têtes nous épient derrière le mur d’un baraquement. Enfin, un adolescent, sûrement le plus grand, vient nous ouvrir, suivi d’une troupe de marmôts. Ils nous expliquent qu’il n’y a des français en bénévolat qu’à partir de Février, quelques semaines plus tard. La dueña Mireille est partie faire des courses au village. On la dépose devant la grille. Gêné, Antoine explique que nous recherchons un bout de gazon pour planter la tente et en oublie toutes les formalités de présentation. «Ok répond t-elle, mais, qui êtes vous ?», la honte! Nous sommes accueillis à bras ouverts par ce petit bout de femme qui élève à elle seule 10 gamins en vacances scolaires. En temps normal ils sont 40! Tous l’appellent maman.
Après la tombée de la nuit, la troupe de zouzous nous conduit en nous prenant la main tout au fond du jardin, dans leur cantine. Les commis de cuisine s’atèlent à la tâche pendant que d’autres nous proposent un jeu des sept familles. Nous sommes servis comme des princes. Ici, les légumes sont préparés dans du jus de citron et partagent l’assiette avec du riz et un bout de poulet. Voila notre régime quotidien pour toute l’Amazonie! Ils ont deux animaux, un chat et un chien, qu’ils bichonnent comme des nounours; les pauvres, habitués, se laissent faire en attendant patiemment qu’on les relâche.
Mireille (qui dort déjà), les a élevés dans l’amour et la religion. Avant de manger, ils font une prière et tout se passe dans le calme et la gentillesse. Les désignés du jour donnent les restes aux cochons et font la vaisselle, brossage de dents, et, aux dortoirs!

Nous dormirons avec eux. En étudiant la carte, ils se rassemblent autour et nous mitraillent de questions sur notre itinéraire, notre famille (ils voient quelques photos), la France… Grâce aux bénévoles étrangers qui viennent, ils sont très ouverts et cultivés. Les plus grands font tous des études.
Chacun sur son lit superposé et, dodo! Nous nous endormons, bercés par la cacophonie des insectes nocturnes et les chœurs de grenouilles.

Courte nuit. Départ tôt, l’étape s’annonce longue. Nous aimerions faire 100km et passer un col à 1600m (nous sommes à 600m) jusqu’au prochain village.
Mireille nous a mis au parfum la veille: rien pour dormir avant, c’est très sauvage et bourré de voleurs qui en profitent pour tendre des embuscades.
Nous quittons ce petit coin de paradis d’arbres fruitiers, enfants et animaux vivant en parfaite symbiose. Aux revoirs tristes des enfants qui nous appellent déjà Tios, oncles. Ils nous avaient adoptés.

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Les premières bornes se passent dans le bonheur; la route est belle et glisse entre les bananeraies, les marécages avec maisons sur pilotis et toits de chaume à la mode amazonienne. Nous sommes surpris de la diversité de fruits, on voit même des cacaotiers dont la fève pend, accrochée au tronc.

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L’air doux du matin laisse vite sa place à la chaleur. Nous suons à grosses gouttes maintenant sur une piste de rocaille qui ne cesse de monter. De gros camions nous doublent en peinant; quand c’est possible, nous accélérons pour s’accrocher aux remorques quand les parties boueuses ne nous forcent pas à lâcher prise sous peine de finir dans le décor après une chevauchée intrépide.

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A notre grande surprise nous croisons quelques gardes armés d’un fusil à pompe, en pleine forêt. Ils assurent la sécurité et nous conseillent de faire très attention.
Plus loin, c’est un bus que nous croisons avec, près du chauffeur un autre garde qui nous fait comprendre que ça craint (il roule les yeux et indique d’un mouvement ample de la main le col).
Nous apprendrons plus tard que nous sommes tout bonnement en train de traverser d’anciennes poches récalcitrantes du Sentier Lumineux, ce mouvement terroriste des années 80. Les autorités ne sont venues à bout de cette région qu’en 2001! Les plus tenaces continuent de tendre des embuscades sur ce fameux col de la Divisoria, loin de tout; cool, nous retombons dans l’époque des diligences.
Nous prenons les mesures nécessaires malgré notre grande discrétion de cyclo-touristes chargés comme des mules: traversée rapide des petits villages, bombes anti-agression à porté de main… Ça ne nous inquiète pas plus que ça, tellement heureux d’aller de découvertes en découvertes dans ce nouveau terrain de jeu. Par contre, on commence à se poser des questions. Où poser la tente? C’est de pire en pire, les pueblitos ont laissé place à la forêt dense; la piste monte, à droite la pente, à gauche le précipice… On verra à la nuit tombée, la chance fera bien son apparition? En attendant, nous suons comme des marsouins bisexuels et Alain, à force de se frotter les yeux, ressemble à un lapin albinos atteint de myxomatose. C’est dans cet état pathétique que nous débarquons au petit restau de routiers. «Aubergiste, almuerzo y gaseosa por favor!». Nous sommes gâtés! La tenante nous propose même d’emmener avec nous une de ses filles.
Dehors, ça tombe des cordes. Bilan matinal: 30 Km. Faire les 100 bornes prévues ne s’annoncent pas sous les meilleurs auspices. A moins de s’équiper d’un moteur ou de demander à Dominique le québécois de revenir nous traîner.

Curieux, un chauffeur engage la conversation et nous propose de nous emmener jusqu’à Pucallpa! Ça c’est l’aventure, la chance, trop cool. Dans la hâte (nous le regretterons après), on accroche les vélos derrière la cabine et sautons à côté de Santiago.

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Il est sympa, à peine plus vieux que nous. L’ambiance est d’enfer, très vite nous devenons une discothèque ambulante: rock à fond, coca, biscuit; il allume même son gyrophare pour faire stroboscope. Il va livrer une cargaison de farine à une barge de Pucallpa et est content de ne pas faire la route seul. C’est assez pénible, il doit conduire à 30km/h de moyenne en faisant attention à ce que la remorque ne se retourne pas sur certaines portions inclinées de la route. Il nous raconte son père, ancien routier, qui l’emmenait plus jeune en livraison. Heureux et sûrement nostalgique de cette période, il converti le camion en bus touristique et s’arrête sous les chutes d’eau, cri pour qu’on sorte l’appareil photo lorsque la route est écroulée…

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Ses histoires sont parfois farfelues, mais marrantes, comme ces trois ingénieurs brésiliens engloutis d’un coup par un anaconda géant ou le pont qui s’est écroulé avec un bus ou encore le tunnel où deux bus se sont encastrés, brûlant des dizaines de personnes… Ça rassure! Il y a quelques années ils étaient, avec ses collègues, régulièrement braqués. Il se souvient aussi avoir vu des cadavres dans le fossé, victime des terroristes.

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Lancé sur un sujet comique, il nous propose en rigolant d’aller à une case de prostituées. En guise de réponse, nous rigolons jaune, pas certains de tout avoir compris; il prend ça à l’affirmative…
Après le col, nous ne cessons plus de descendre jusqu’à arriver dans une grande plaine. L’Amazonie. En fin d’après-midi seulement nous franchissons le village que nous visions (s’était impossible!), il s’arrête sur une aire de stationnement:
« _Bon on y va? Pour 15 soles c’est bon!
_Mais de quoi il parle? Oulala il est reparti avec ça! A Santiago: Non c’est bon, on préfère continuer!!»
Déçu il entame une manœuvre pour sortir. Alain se retourne, vert, «mon vélo!!». La remorque s’est mise perpendiculaire à la cabine, broyant la roue avant du vélo d’Alain. Nous craignons le pire: moyeu niqué? Fourche tordue? Ou, simple roue voilée?

Nous repartons un peu contrariés: nous pour le vélo, Santiago pour ne pas avoir «vu» ses «copines».
Les paysages nous consolent vite. Des nappes de brouillard se sont levées avec la relative douceur du couchant. Elles flottent dans de petites clairières, ensorcelées. L’astre Solaire parait en mosaïque derrière les ramifications des grands arbres, le toit de palmes d’une case dépasse d'une mer de branches…

Une discussion avec Santiago nous choque. Pour lui, si les indigènes n’arrivent pas à trouver leur place dans la société c’est tout simplement que leur cerveau est plus petit que nous, civilisés!
«_Et les Incas, t’as vu ce qu’ils ont fait?
_Pas tout seuls!»
Il est persuadé qu’une force surnaturelle (extraterrestres) les aurait aidé. D’où cette architecture incroyable et le mystère des lignes de Nazca. Mouai…

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La nuit est tombée et nous avançons, pleins phares sur la piste qui traverse la selva profonde. Une tarentule traverse la route juste devant le camion. Parfois, Santiago voit des serpents et… accélère.
Il commence à piquer du nez, conduit la tête dehors pour se tenir éveillé… A un petit village, il s’arrête sur la place centrale:
«_J’en peux plus, vous pouvez mettre la tente devant le camion?
_T’as pas plutôt de la place dans la remorque ? »
Excités comme des gamins la veille de Noël, nous nous endormons sur des tonnes de sacs de farine, enfermés dans la remorque. Quand il passe nous dire bonne nuit, il tombe «nez à raie» sur le fessier nu d’Alain qui se change. Antoine doit lui expliquer la normalité de cet acte avec ce zigoto.
A 4h du matin, il ouvre la remorque: «Vous préférez rester dormir là ou venir avec moi dans la cabine?» La réponse est unanime, «Duermir por favor!» Nous retournons au pays des songes, bercés par les mouvements lents de la remorque et le ronronnement du moteur.

De violents rayons nous tirent de la torpeur «Estamos a diez minutos de Pucallpa!», trop cool! Nous crions de joie et sautons hors du sac-à-viande pour vite nous habiller. Dehors la terre est rouge (Pucallpa = «terre rouge» en quechua) le Soleil matinal éblouit mais nous donne une sacrée pêche! Nous roulons vers le centre à travers un lâché de mototaxis; on se croirait vraiment en Thaïlande. Antoine est scotché au pare-brise au passage de l’aéroport: vieux DC6 et DC3 pourrissent en bout de piste, réquisitionnés par les autorités pour trafic de drogue…

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Nous dormirons dans le même hôtel que Santiago, qui connaît les bons plans: un lit chacun avec salle de bain privée et TV avec câble; c’est le luxe pour une bouchée de pain! Alain passe beaucoup de temps sur son vélo; finalement, nous nous en sortons bien, la roue est juste légèrement voilée! Merci Rando-cycle, c’est pas de la gnognote qu’on a!

Ici, il y a peu de touristes et ça a du bon; les gens restent authentiques et nous voient autrement qu’en dollars.
Un soir nous sortons dans une boîte de salsa en compagnie de notre chauffeur et d’une de ses amies. Les panneaux sont formels: les armes y sont interdites! Une fouille est de rigueur. Et c’est parti pour se trémousser au son des solos suraigus des trompettes.

Nous passerons plusieurs jours à faire des allers/retours au «port», un embarcadère boueux.

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La suite du parcours: redescendre les rios Ucayali et Amazone en bateau jusqu’à Iquitos, près de la tercera fronteras (Perou/Colombie/Bresil). De là, tenter de remonter vers l’Equateur, si c’est possible (voir carte !).
Trois jours de lancha nous attendent, au rythme des escales dans les communautés qui bordent le rio…

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