Une averse est tombée cette nuit. Pour ne pas glisser sur la boue rouge, on a déposé de la suie sur l’embarcadère. Une vraie fourmilière, tout le monde s’affaire autour de la lancha Henry III . Difficile de se dégager un passage avec les vélos pour monter à bord; d’abord, il faut slalomer entre les motos-taxis et vendeurs de hamacs puis zigzaguer entre les camions qui chargent et déchargent leur cargaison. Cette tâche se fait à dos d’homme. Ils portent des dizaines de kilos répartis sur la tête, les épaules et le dos; matelas, téleviseurs, sacs de farine... Nous les verrons bosser toute la journée comme ça dans d’incessants aller-retours sous un Soleil de plomb, la colonne vertébrale en compote.

L’ARCHE DE NOÉ TRAVERSE L’AMAZONIE PERUVIENNE

Les vélos sont chargés en soute et le reste dans notre cabine à lits superposés. Nous nous sommes payés ce luxe pour sécuriser nos nombreuses sacoches et jouer de la guitare tranquillement. Pas super pour être proche du peuple mais nous savons que l’occasion se représentera plus au Nord, vers l’Equateur. Une acclimatation en douceur, en quelque sorte.

La lancha fait 4 étages: soute et pont où s’entasse la marchandise, 1er étage d’entremellage de cordes de hamacs, au 2ème étage ajoutez en plus les cabines et, pour finir, le toit où se trouve cabine de pilotage et chargement supplémentaire.

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Départ prévu le soir même, 19h. En attendant nous observons le chargement, folklorique! Il y a de tout, c’est l’arche de Noé.

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On fait même monter deux vaches (en plus des cages à poules) et là, quelle corrida, attention! Imaginez: les bêtes , récalcitrantes, doivent monter à bord par deux petites planches en bois. Trois hommes tirent du pont l’une d’entre elles tandis que deux autres à l’arrière contrôlent comme ils peuvent sa direction. «Ô hissse!» un coup de bâton dans les fesses et c’est reparti de plus belle: elle s’énerve, tire sur la corde et emporte tout le monde. Il faut lâcher du mou et éviter de se faire encorner les fesses. Autour, tout le monde court pour éviter la charge dans des hurlements de peur ou de rires, il y a de l’ambiance! Une fois le bestiau à bord il faut encore la tirer et l’attâcher entre deux pâquetages. Pour deux vaches, ½ heure, facile.

Près du débarcadère, un atelier de construction navale soude la coque d’une grosse barge. Plus loin, des montagnes de troncs majestueux entassés jonchent la rive. Ils sont larges et harmonieusement long. C’est triste. Toute l’après-midi, des dizaines de barges sont déchargées à la grue. Quelques mois plus tard cette matière première ornera les beaux salons d’Amérique du nord et d’Europe. A qui la faute? Voila le débat qui commence entre Alain et Antoine. On en déduit que la responsabilité incombe à différents niveaux: les politiques trop laxistes, les multi-nationales et importateurs qui en profitent et rançonnent en backshishs, et nous! Pourquoi? C’est de la qualité pour pas cher. Pendant ce temps, le poumon de la Terre voit son cancer se généraliser...

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20H. «Vroum vroum», le pot d’échappement sur le toit, crache une fumée noire. C’est l’euphorie, nous partons enfin! Hum, mais c’est le mauvais sens là? Manoeuvres. Accostage sur une autre port, chargement d’un réfrigérateur. En questionnant les passagers, une rumeur s’amplifie: il manque de la cargaison, le départ est repoussé au lendemain!! Encore 24h à attendre... Personne ne bronche, c’est normal. Ici la cargaison rapporte plus que les passagers; il semble même qu’elle ait plus de droits.

Nous dormirons à quai en compagnie d’une pensionnaire clandestine inattendue: une grosse araignée qui fait l’étoile de mer sur le mur en face de nos lits. Lorsqu’on braque notre lampe dessus, ses petits yeux brillent.

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Lendemain: balet incessant des chargements. On fait connaissance avec des jeunes chiliens et argentins, en vacances d’été.

La nuit tombe, le moteur démarre mais on préfère ne pas trop y croire. Pourtant, cette fois c’est la bonne, on remonte enfin l’Ucayali! Un vent frais balaie le pont, les odeurs du soirs remplissent nos narines, on gonfle nos poumons de cet air.

Le capitaine allume par intermittence une puissante poursuite pour suivre les berges. Naviguer au hasard sur n’importe quelle lèvre des méandres relève de la roulette Russe: l’une est profonde, l’autre, composée de hauts fonds sablonneux. Tout le monde est sur le pont pour admirer et discuter. Des amitiés se forment déjà.

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Nous sommes réveillé par une escale dans un petit village qui borde le fleuve. «Gaseosas, gaseosas!», de petits marchands en profitent pour arpenter le pont à la recherche d’acheteurs pour leurs sodas et leurs fruits. Nous saisissons l’occasion pour alimenter notre stock de mangues.

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Nos amis chiliens ont dormi par terre ou sur les bancs, pillonés toute la nuit par de gros coléoptères volants attirés par les lumières.

La vie s’organise à bord. Une journée type s’échelonne de la manière suivante: essayer de dormir le plus longtemps possible le matin (dur car ça chahute de partout dès les premières lueurs); une fois debout, sortir sur le pont prendre l’air vivifiant puis combler le temps jusqu’au repas du midi par des discussions; sieste sur le chargement de matelas qui jonche le toit en regardant la forêt amazonienne défiler; combler toute l’après-midi jusqu’au repas du soir, regarder le coucher du Soleil, dodo. Le temps passe lentement et il faut sauter sur chaque occasion pour l’accélérer. Plusieurs solutions: provoquer des discussions, se lancer dans un rangement de sacoches, écrire dans notre carnet de voyage ou écouter de la musique.

Les meilleurs moments sont les escales. Tout le monde s’aglutine à l’avant pour apprécier et commenter les manoeuvres d’approches. Les villages sont composés de cases en bois et tôles, debouts sur pilotis. Tout est organisé autour d’une unique rue. En saison des pluies (ça commence), les habitants se déplacent en pirogue, même pour aller boire l’apéro chez le voisin! Bananiers, palmiers... tout le monde patauge.

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Un accostage nous réjouit particulièrement. C’est bientôt carnaval et nous nous faisons subitement bombarder par un nuage de bombe-à-eau tiré par les gamins du village, réunis sur la berge. Ils se tordent de rire. On essaye de riposter mais nous n’avons pas ces précieux ballons de baudruche. Heureusement, la résistance s’organise: un groupe d’adolescent plus vieux descend sur la rive et leur renverse dessus des bassines entière d’eau mélangée à de la boue. Certains tombent lourdement dans de grosses marres pendant leur fuite desespérée... C’est rare d’assister à de tels évènements où des centaines de personnes jouent ensembles, sont soudainement soudés sans organisation préalable.

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La lancha est vitale pour ce chapelet d’îlots de cases bordant les rios. Elle les réapprovisione, emmène et emporte leurs lettres ou des proches pour la ville, les relie au monde... C’est un organe indispensable pour ces pueblitos qui vivent de la cueillette, de la pêche et de leurs trois poules.

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Une après-midi nous comettons «THE mistake»: sortir nos guitares... haï, tout le monde s’agglutine autour de nous sans nous lâcher.

Ils veulent les essayer et il est délicat de les récupérer. Beaucoup de patience et de diplomatie plus tard nous y arrivons! Malgré ça, certains jouent et chantent. C’est trés agréable de les écouter en regardant défiler la jungle derrière.

Les couchers de Soleil sont un spectacle attendu chaque soir. Tout flamboie, la canopée rougoie et recueille la boule incandescente dans ses bras de bois. Un vol de hérons garde-boeufs blancs passe en silhouette devant, ajoutant un peu de magie ...

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Au soir du troisième jour, l’agitation gagne tous les passagers. Dans l’après-midi nous avons débouché sur le carrefour entre l’Ucayali et le Marañon, ce qui forme l’autoroute de l’Amazone, jusqu’aux côtes Atlantiques.

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Ça court dans tous les sens, l’arrivée n’est plus que dans quelques heures. Les hamacs sont détachés, les valises bouclées. Quelques bonnes-soeurs font un concert surprise accompagné d’un prêtre guitariste; l’effervescence se calme un peu.

La nuit tombe. Au loin, les premières lumières d’Iquitos apparaissent. Nous sommes en plein milieu de l’Amazonie, on en revient pas! Un jour de plus à descendre l’Amazone et nous étions en Colombie ou au Brésil!

Accostage difficile entre deux grosses lanchas. Tout le monde descend au même moment par un passage étroit à deux flux. En contre-sens, des amis qui viennent aider au déchargement ou des rabatteurs d’hôtels. Nous attendrons bien une heure pour pouvoir circuler, bouillant d’impatience.

Iquitos. Un nom qui évoquait les serpents, singes et tarentules lorsque nous regardions de nos yeux brillants la carte du Pérou, l’Hiver en France, durant nos longues soirées de préparation. Une ville qui nous réservera bien des aventures et rencontres! La découverte de la forêt primaire, être coincés sans pouvoir continuer vers le Nord, la disparition de notre appareil photo...