Début d'après-midi. Nous découvrons enfin notre campement pour les jours à venir. Une grande case traditionnelle sur pilotis protégée des moustiques par un fin maillage de fer. Autour, la forêt est dense et s’ouvre sur un petit rio qui coule devant.

IQUITOS ET L'ENFER VERT

Un radeau arrimé à la rive entre deux pirogues fait office de plate-forme de baignade et est surplombé par de grands arbres qui jaillissent de l’eau. De leurs longues branches pendent des nids d'oiseaux jaunes et noirs.

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Nous nous trouvons à 200km d’Iquitos, en pleine forêt primaire. Pour arriver, 2 heures de bus ont été nécessaires jusqu’à Nauta, où se marient les fleuves Marañon et Ucayali. De cette union en découle l’Amazone. Pour finir, 2 heures de pirogue jusqu’à l'embouchure du petit rio que nous avons remonté.
Wilson sera notre guide pendant ces 6 jours. Son grand-père était Chamane au petit village voisin: il connaît parfaitement la Selva, avec ses pièges et ses miracles. Johny, natif du même village (Puerto Miguel), sera son aide: un jeune costaud pour pagayer, en passe de devenir guide dans les prochaines années.

C’est carnaval et la fête bat son plein à Puerto Miguel, non loin; nous sommes conviés à l’évènement. Wilson nous fait visiter le pueblito qui s’étire le long de la berge..

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En parlant avec un villageois nous apprenons qu’il a capturé deux jeunes anacondas de 2 et 3m de long, sur le point de s’enfiler une poule. Effectivement. L’homme les sort du sac de toile; leur robe est tâchetée de noir, de jolies bêtes mais attention à la morsure!

Sur la petite place où la sono sature, quelques autochtones chancelants se relaient au micro. Au milieu de la «piste de danse» un long tronc d’arbre trône. On a accroché à sa cime des babioles de toutes sortes: bassines, gamelles, balais… C’est la tradition! A 18h00 pétantes l’arbre sera abattu et la lutte aux gamelles commencera.
Seuls gringos, nous nous sentons de trop et craignons de troubler l’authenticité du moment alors on se fait discrets. Soudain, une mama nous étale sur la face du roucoux, cette graine qui servait aux indiens pour leurs peintures: on est orange! Une autre nous prend la main pour aller danser autour de l’arbre. L'occasion est trop belle: les gamins profitent de notre vulnérabilité pour nous bombarder d'eau. Finalement, la danse s'achève en bataille de boue générale. On est dans un sal état!

Le lendemain matin, let's go pour notre baptême du feu. 3 heures de marche à partir d’un ruisseau remonté à la rame et au coupe-coupe. Le choc est rude: les moustiques forment un essaim autour de nous et il faut franchement se retenir pour ne pas faire des gestes de danse contemporaine. Le produit moustique fonctionne à peu près 10 minutes. Ensuite, c’est l’orgie, on se fait bouffer! Malgré tout, nous suivons Wilson, émerveillés.

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Les vertus thérapeutiques des arbres sont impressionnantes. Quand l’on gratte l’écorce de l’un et qu’on la fait bouillir dans de l'eau vous guérissez de votre diarrhée! Même préparation pour une autre espèce et vous obtenez un puissant aphrodisiaque. Selon Wilson, rien de tel pour revigorer un couple!

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On redécouvre le caoutchouc, désormais remplacé par le pétrole. Une liane pend d’un arbre aux racines démesurées. Johny la coupe. En la portant en l’air à bout de bras de l’eau filtrée coule, rafraîchissante; on la boit à grosses rasades. Ses propriétés médicinales rares font qu’elle entre dans la médication contre le SIDA.

Nos guides taillent un passage à travers la dense végétation. La forêt est tellement riche: plantes anti-moustiques, fourmies géantes qui donnent des fièvres d’une semaine... On tombe sur un arbre fameux (avis à ceux qui ont lu les fourmis de Bernard Werber): c’est la forteresse de millions de fourmis. A l’époque, les indiens y attachaient les femmes adultères, nues. Celles-ci, se débattant, excitaient les fourmis. Besoin d’un dessin pour la suite?

Wilson fait signe de stopper, le regard pointé vers la canopée. «Pouf pouf», des bruits de réceptions. Il pointe son doigt. Une famille de petits singes évolue au-dessus de nos têtes, curieux et craintifs. A peine le temps de les voir et ils ont déjà disparu.

Quelques coups de machette plus loin, un petit festin nous attend. Dans de grosses graines que Johny scalpe, des vers blancs bien dodus ont élu domicile. On en réunit une dizaine dans le creux d'une feuille de bananier: à midi on en fera de bonnes brochettes (un délice!); quant-aux autres, ils sont dévorés crus. Ça gigote un peu mais ca passe!

Lancez l’extrait sonore ci-dessous pour vous plonger dans l’ambiance d’une expédition nocturne:

IQUITOS ET L’ENFER VERT
écouter l'ambiance de la foret

Il fait nuit noire. Frontales allumées, la pirogue glisse lentement sur les flots sombres. Nous ramons jusqu’à un marais, tout proche. Le tapis de plantes aquatiques est parsemé de larves luisantes; les lucioles scintillent dans les airs et le ciel est constellé d’étoiles. En fond sonore, des milliers de grenouilles font un tintamarre d'enfer. Nous nous taisons à l'approche d’une grande lagune de nénuphars géants.

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Wilson donne une brève indication à Johny qui s’exécute en donnant un coup de rame; d’un geste vif il plonge les bras sous l’eau et en ressort, fier, un joli petit caïman.
«_Vous voulez le manger?
_il n’est pas un peu petit?
_Non ça va, y’en a plein comme ça, dit-il en le retournant dans tous les sens. On va le garder et on le relâchera si on en trouve un plus gros.»

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On s’attache vite à cette petite bête. Au bout de plusieurs minutes d’investigation, rien. Wilson fait signe à Antoine de lui redonner; nous pensons qu’il va lui redonner la liberté, et ben nan! Vite fait bien fait et le petit croco se prend un coup de coupe-coupe derrière le crâne... Ça nous fend le cœur. Nous le mangerons frit au petit-déjeuner du lendemain. Goût de poulet avec une consistance plus élastique; c’est vachement bon.

Nous retournerons à cette lagune de jour pour pêcher au harpon et Wilson réussira l'exploit de planter une grosse perche hérissée d’une nageoire dorsale épineuse énorme. Pour viser, il faut tirer en direction de la fuite du poisson, à 2 ou 3 mètres plus loin: un exercice de précision...

Voilà, notre initiation est faite! Passons maintenant aux choses sérieuses: aller camper au fin fond de la forêt vierge 3 jours de suite...
Plusieurs heures de peque-peque à remonter le rio. Les rames en bois donnent des ampoules et les traversées de bras de rivières emprisonnées de plantes aquatiques nous épuisent. L’embarcation est lourde: équipement de camping, la femme de Wilson, ustensiles de cuisine, vivres... Avant la tombée de la nuit, ils tendent une bâche sur quatre morceaux de bois. Nous installons dessous notre moustiquaire mais avons oublié nos draps... tanpis, nous dormirons à même le sol.

En dégageant le campement, ils tuent par mégarde une vipère: la plus dangereuse d’Amazonie selon Wilson! En 2 heures et c’est le casse-pipe.
Isabela allume un feu et y met la casserole.
C’est dur. Les moustiques ne nous épargnent pas. Obligés de manger le plus vite possible, debout. Rester assis est périlleux: on risque une piqûre testiculaire... et c'est pas très marrant! Notre visage et les mains sont presque déformées par les boutons.

Après le dîner, nous partons pour une autre «balade». On piétine dans la nuit, analysant serieusement le terrain à la lampe torche pour éviter toute mauvaise rencontre. Le but: voir des tarentules. Ça ne sera pas pour ce soir...

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Nous ne resterons pas sur notre faim pour autant et aurons une bonne peur. Johny et Wilson ne retrouvent plus la bonne direction en rebroussant chemin. Le visage perplexe, tendu, ils nous demandent de rester à un point sans en bouger pendant qu’ils partent chacun dans une direction opposée. On ne se voit pas dormir là! La forêt nocturne met la chaire de poule: une grosse masse sombre nous enveloppe, le harcèlement des moustiques est incessant et des trucs non-identifiés tombent dans les cheveux....

On change le lendemain d’emplacement pour se rapprocher d’autres lagunes, plus éloignées. Cette fois nous verrons plusieurs groupes de singes, d’espèces différentes. C’est trés sauvage et il n’y a absolument aucune trace humaine.

«_Il faut aller pêcher du piranhas, nous annonce solennellement Wilson, sinon, pas de viande ce midi.
_OK, vamos !»

Quelle bande de voraces... avec nos bouts de bois, dans une partie stagnante du marais, nous enchaînons les prises. Les plus hostiles sont les piranhas rouges (couleur de leur ventre).

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L’appât n’a même pas le temps de couler qu’il est déjà englouti, parfois sans qu’on ait le temps de sentir la moindre touche. Incroyable. Leur mâchoire rend nerveux lorsqu’il s’agit de les décrocher. Pour l’almuerzo (déjeuner), mélangé aux spaghettis c’est super bon!

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L’après-midi, nous réitérons, dans une lagune magnifique. Pas une seule algue, une eau noire entourée de végétation: palmiers, épineux, lianes, grands arbres au tronc charnu... Le royaume des anacondas!

Alors que nous suivons la rive à la recherche d’un coin propice, Wilson s’écrie: «Mira! Un paresoso!». Nous mettons pied à terre après avoir dégagé le passage, bourré de lianes et de fougères. Johny retire ses sandales et grimpe au tronc de l’arbre à une hauteur de 40m, le coupe-coupe entre les dents. Il tranche la branche où s’accroche le primate qui tombe dans un grand fracas de branches cassées. Wilson s’en empare. Un paresseux. Nous sommes encore sous le choc de la capture, plutôt rodéo. Apparemment, le bestiau serait très solide et il choisirait pour mettre bas l’arbre le plus haut. Pour couper le cordon ombilical? C’est l’explication de Wilson en tout cas. Le paresseux a un grand sourire qui lui fend le visage. Ses griffes sont disproportionnées, tout comme ses bras... vraiment bizarre. Après quelques photos il remonte l’arbre nonchalamment.

Toujours en pêchant nous assistons au spectacle de l’avifaune. Le Soleil est bas et les oiseaux rejoignent leurs dortoirs.

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Un couple de grands aras, rouges pétants, nous survole en croassant bruyamment, des oiseaux préhistoriques à crête passent de branches en branches...

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Et derrière, cette grosse boule rouge.

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Nous rentrons la nuit tombante en direction du campement en accélèrant, inquiets. Un orage se prépare au loin, de gros éclairs illuminent en flashs les marais. Un grondement approche: l’averse. Ça s’approche à une vitesse vertigineuse, vite! Juste le temps de sauter à l’abri sous la bâche: les gouttes mitraillent maintenant le campement. Nous nous endormons de cette fatigue faite des journées riches en aventures et émotions. Rien de plus agréable, environnés par ces bruits émanant de cette puissante nature.

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Une expérience qui nous marquera, même si nous avons, sur la fin, de plus en plus de mal avec ces saloperies de moustiques. Une question. Pourquoi la nature a inventé ça? A quoi ça sert à part colporter le palu, la dengue ou chikungunya ? Si quelqu’un a la réponse, n’hésitez pas à écrire un commentaire.

Le retour au campement est plus rapide: nous sommes poussés par le courant. De nouveaux arrivants occupent les hamacs de la case. Nous faisons connaissance avec Mathieu, un français de 24ans. Il est malade de voir souffrir notre belle Terre et veut consacrer sa vie pour sa défense. Dans cet objetif, il étudie le droit environnemental et espère intégrer un jour une grande organisation comme Greenpeace ou un lobbying. Encore un super ami que nous espérons retrouver en France.

Des chiliens viennent aussi découvrir les richesses de la Selva. C’est un groupe de musique qui voyage en vivant des pourboires récoltés lors des concerts de rue improvisés.
Du coup, il règne au campement une sacré ambiance: parties de baignade endiablées à celui qui sautera le plus haut des arbres, musique a capela à l’heure du café...

Notre dernière sortie s’effectue de nuit, non loin des cases. A 50m, à peine 5 minutes de marche, Wilson nous met en garde sévèrement. Il a repéré une couleuvre, la même qui aurait tué son grand-père... Alain se prend pour Nicole Viloteau (la célèbre herpétologue dont nous venons de lire le livre) et s’approche mitrailler le reptile. Attention, pas à moins d’un mètre car il est capable de bondir.

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Plus loin, un scorpion se camoufle dans les aspérités d’un tronc.

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A ses côtés, des pattes poilues dépassent d’une cavité. Wilson, avec un tige de bois, fait sortir la locataire et s’en empare; il faut la saisir par le dos, l’abdomen est dangereux. Une tarentule impressionnante, grosse comme une main. Nous ne faisons pas les fiers lorsqu’elle foule délicatement le dos de notre bras...

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Ce court séjour touche à la fin. Nous repartons en laissant nos amis derrière, un peu tristes. Quel paradis. Nous nous remémorons le soir de notre arrivée. Nous étions assis sur le radeau pour regarder le crépuscule tomber. Des dauphins roses passaient devant nous en respirant bruyamment... Nous avons eu la chance de voir les trois espèces: les dauphins petits et gris, les roses à petit et grand nez. La dernière espèce de dauphin du fleuve jaune en Chine vient de s’éteindre. Combien de temps encore pour ceux-la?

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Les jours suivant à Iquitos sont moins réjouissants.
Au port, nous apprenons que la prochaine lancha pour remonter le Rio Napo vers l’Equateur (voir carte) n’embarquera que dans une semaine. Nous faisons trois ports différents, pareil...
Heureusement nos amis chiliens reviennent et font un concert sur la Plaza de Armas.

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Chants traditionnels chiliens, Cuecas péruviennes, chansons colombiennes et vénézuéliennes... Un régal. Ils agrémentent le tout de danses et de jongles avec boules de feu. Une petite foule s’est réunie, ravie et réactive.
A l’hôtel, après, nous passerons presque toute la nuit à improviser avec eux.

Une semaine passe... à l’embarcadère, toujours la même réponse: dans une semaine! Le départ est sans cesse repoussé et les bateaux sont rares.

Une après-midi, rien ne va plus. Sensation d’être coincés, sans aucune autre issue pour arriver dans les temps à Quito. Il faut patienter. Nous tournons en rond, dépendant de ce moyen de locomotion.
Dans un cyber café, notre appareil photo disparaît alors que nous parlions au propriétaire. Pensant l’avoir laissé dans la chambre d’hôtel, nous vaquons à nos préoccupations. De retour une heure après, Alain devient blanc. Avec effroi nous réalisons le vol. Toutes les photos disparues, plus rien pour continuer un blog de qualité... en quelque sorte, une partie du projet qui s’écroule. Aussitôt, nous courons au cyber-café proposer une récompense de 100 soles à celui qui mettra la main dessus. Peu de temps s’écoule avant qu’un honnête homme nous apprenne l’acteur du larcin: un gamin de 12ans. Ce dernier se paye le culot de demander un pourboire! Il l’aurait soit disant trouvé dans la rue. Evidemment, 40 dollars et la carte bancaire d’Alain sont à déplorer (heureusement, il y a toujours celle d’Antoine). Les cartes mémoires ont l’air indemnes, sauf celle qui était dedans: les photos de notre séjour dans la Selva. A la place, le gamin s’est filmé en train de se tripoter et a tout effacé. Nous sommes furax.
Encore la même journée, nous achetons dans la rue un sachet de chicha (boisson rafraîchissante) à siroter. Un niño s’approche d’Alain et essaye de lui arracher des mains sa boisson. Nous nous levons pacifiquement nous asseoir plus loin mais celui-ci griffe l’avant-bras d’Alain. S’en est trop. Il pourrait au moins demander gentiment! Là pas un mot; il reste stoïque quand on essaye de lui parler.

Toujours coincés. Au quartier de Belen un grand marché a lieu.

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Il s’y vend de tout: fruits, plats, hamacs, artisanats... mais surtout, des gros bouts de crocodiles, de tortues et de poissons étranges. Le plus beau reste le païche, qui peut mesurer 3m; il est tâcheté de blanc sur fond noir et a une grosse bouche à moustaches. Les locaux raffolent de sa chaire qui est parait-il tout-à-fait exquise. Nous négocions un hamac en prévision de notre départ. L’attente devient tellement longue qu’on étudie les autres solutions: passer par la Colombie pour prendre un bateau et pour rejoindre ainsi le Panama ou, retourner en arrière prendre plusieurs bus vers le Nord...

Finalement, nous tomberons sur une petite lancha look prison flottante. Elle part le lendemain (comprendre dans deux jours, avec les reports). Voilà. C’est dans cette boîte de métal flottante qu’il faudra tenir 7 jours... Réussirons-nous à passer la frontière? Trouverons-nous un bateau pour continuer? Les locaux sont pessimistes. Nous entendons même des rumeurs: un médecin aurait été assassiné plus haut... Et les narco-trafficants?
Le voyage le plus dur de notre vie! Dans le prochain récit...