Cette fois c’est la bonne. Après 3 semaines d’attente une lancha est enfin sur les starting blocs.

Nous dormons comme des bébés dans nos hamacs lorsque le bateau démarre vers 20h. Les vibrations nous réveillent… à nous le Napo!

Nous sommes arrivés tôt dans l’après-midi pour trouver un emplacement sur le pont. Il faisait très chaud. Pendant que l’un lisait, l’autre partait faire des courses: 5kg de mangues, des litres d’eau et des biscuits.

Une semaine de navigation en longeant la Colombie jusqu’a la frontière Equatorienne. 12 sacoches sous les hamacs, deux vélos en soute… Attention aux vols!

Agrandir la carte
(agrandir la carte !).

La première nuit nous annonce la couleur. Cette unique lancha mensuelle a été prise d’assaut et déborde de passagers. Un vrai boat people: certains dorment par terre entre les sacs, d’autres sur les bancs. Les plus chanceux ont trouvé de la place pour leur hamac. Il est délicat de poser le moindre pied sur le sol sans rien écraser.

A mi-hauteur entre sol et plafond, d’étranges fruits se balancent, serrés les uns aux autres. Certains sont sur deux étages, d’autres se croisent, s’emmêlent… Alain est auréolé d’une paire de fesses qui se balance au ras de ses cheveux; des enfants dorment sur le sol et ne cessent de se retourner en lui donnant des coups de genoux… En ce qui concerne Antoine, sa tête est du coté allée: chaque passant n’a aucun scrupule et lui met un coup d’épaule ou s’accroche à son hamac. À sa droite, les pieds d’une mamie arrivent à hauteur de ses narines… Se mouvoir provoque à coup sûr un effet domino: l’onde se répercute sur la dizaine de hamacs alentours.

SPARTIATE REMONTEE DU RIO NAPO

Nous nous réveillons sur le Napo. Le brouillard enveloppe mystérieusement ses rives et cache la cime des arbres. Tellement agréable de respirer cet air frais du petit matin et délier ses jambes meurtries par une nuit de hamac. Généralement, après chaque petit-déjeuner, nous retournons payer notre dette de sommeil…

Avant notre départ de l’hôtel le réceptionniste nous a offert plusieurs livres en français. Nous les dévorons toute la journée, il n’y a pas de meilleure évasion. L’un s’intitule le “testament français” et évoque des souvenirs de France; c’est émouvant ici, en pleine Amazonie.

Nous réalisons l’insuffisance de notre dernier retrait et craignons de ne pas pouvoir payer les prochains transports jusqu’à la banque la plus proche, en Equateur. La décision est prise d’économiser le moindre sous: hors de question d’acheter quoique ce soit durant ces 7 prochains jours. Il faudra supporter la nourriture de la lancha.

Parlons-en. L’heure du repas ressemble aux douze travaux d’Hercule. De nos hamacs il faut ramper jusqu’à l’escalier situé à l’arrière. Les hamacs, poules, sacs, ustensiles de cuisine qui jonchent le sol sont un vrai parcours d’obstacles. En bas de l’escalier, un gros moteur à pistons baigne dans une marre d’huile et d’essence. Il fait un bruit de camion en surrégime, ce qui n’empêche pas son mécanicien et des dizaines de personnes de dormir à ses côtés. La cuisine est au même endroit. Une fois la nourriture prête, le cuistot tape sur une casserole.

Comme il n’y en a pas assez pour tout le monde, il faut vite courir faire la queue. La journée, la chaleur y est suffocante. Notre gamelle remplie, le mieux à faire est longer la coque a l’extérieur, par un étroit passage qui n’autorise pas un faux-pas. Ensuite, aller sur le pont avant trouver une place pour manger. C’est un des endroits que nous apprécions le plus, il permet de n’avoir en champ de vision que les paysages qui défilent. Les pieds dans le vide et assis sur la proue de cette prison flottante, nous contemplons les jolis couchers de soleil. Dans ces douces heures du soir, l’eau sombre est lisse comme un miroir, ridée d’un seul bourrelet formé par la pénétration de la proue.

Menu quotidien: eau de riz avec pain rassi le matin, cuillerée de riz avec bout de poulet le midi et, les restes le soir. Lorsqu’il n’y en a pas il faut se contenter d’un poisson de 10cm baignant dans son jus avec une banane plantain.

Economisant le moindre denier, il est dur de résister à la tentation d’acheter lorsqu’on voit les autres passagers passer avec un coca qui perle de fraicheur…

SPARTIATE REMONTEE DU RIO NAPO

Les jours passent, ponctués par quelques escales qui égayent nos longues journées.

SPARTIATE REMONTEE DU RIO NAPO

Nous en profitons pour faire les cents pas sur la berge et oublier le bateau.

SPARTIATE REMONTEE DU RIO NAPO

Parfois, il arrive même que notre embarcation s’arrête 24 heures de suite dans un port.

SPARTIATE REMONTEE DU RIO NAPO

L’après-midi est alors difficile à supporter: le toit en métal du bateau chauffe et l’intérieur se transforme en four. Et toujours ces moustiques… On est sans cesse en train de se gratter jusqu’au sang. Á une escale, une lancha échouée dépasse de l’eau, ca rassure! La nôtre est dans un sale état, on dirait que plusieurs bouts de tôle ont été soudés entre eux en patchwork. La corrosion et la rouille règnent en maître.

SPARTIATE REMONTEE DU RIO NAPO

L’obligation «toilettes» est très désagréable (surtout pour la grosse commission!). Premièrement, elles se situent près du moteur: la mission commando est alors de mise jusqu’en bas (à éviter la nuit!). Il n’y a qu’une chiotte pour environ 200 personnes, baignant dans une marre d’urine; bien sûr, ni cuvette ni papier. On ne fera pas de description de l’odeur. Nous n’aimerions pas être une fille, qui vont d’ailleurs faire leurs besoins sur le pont, entre les tas de cargaison.

Pour combler l’après-midi, nous avons pour habitude de monter sur le toit pour notre moment préféré: la dégustation de mangues! Un cajot de bouteilles consignées pour s’asseoir, l’Opinel qui tranche en deux hémisphères la chaire juteuse du fruit… et c’est le régal assuré.

Le rio se resserre de plus en plus. Nous pouvons maintenant entendre les bruits d’insectes et d’oiseaux en permanence. La forêt est sauvage et perdue dans ce bout de Pérou, livrée aux quelques communautés qui y vivent. Encore une fois, la lancha est un outil majeur pour les relier au monde.

SPARTIATE REMONTEE DU RIO NAPO

Nous stoppons souvent au milieu de nulle part, face à deux cases sur pilotis; le nombre d’enfants qui courent voir notre débris flottant est impressionnant: des petits hommes accourent de tous les sens.

SPARTIATE REMONTEE DU RIO NAPO

Lors d’une discussion sur le toit nous prenons conscience du peu de temps restant avant notre retour en France. «Dans un mois on est au Costa Rica…» Dur à réaliser. Nous parlons beaucoup de nos souvenirs et de ce que fera chacun de nous l’année suivante. «T’imagines des bons fruits de mer avec un vin blanc d’alsace?» c’est notre jeu favori: trouver le plat qui donne à l’autre le plus la bave au bord des lèvres!

La pire nuisance sur ce rafiot: le bruit. Á Iquitos, deux groupes se disputent la vedette: Xplosion et K-liente (caliente=chaud). Leur cassette passe en boucle toute la journée et le plus fort possible pour couvrir le poste du voisin. Nous prions pour que les piles lâchent. La nuit, vers 4 heure du matin et pour ne pas s’endormir, le pilote met son poste à saturation maximale. Malheureusement pour nous, la cabine de pilotage se trouve à 2 mètres… A chaque chanson le chanteur crie : «Grupo Kliente !... Iquitos !... Perú !!!». On a vraiment envie de prendre le poste, le jeter par terre, sauter dessus et plonger dans l’eau pour se noyer. À cela, ajoutez les cris de bébés ou d’enfants qui se battent, le chien qui aboie, les coups dans le hamac, la dame qui se retourne et qui écrase encore plus vos pieds, un lourdingue qui n’arrête pas de venir nous parler pour convaincre de la grandeur de son pays, la chaleur, les moustiques…

Cette traversée demande beaucoup de sang-froid. Nous ne comptons plus les fois ou nous retrouvons notre hamac occupé par un brave homme qui sommeille dedans ou le vol de nos bouteilles d’eau… Certes, la culture est différente de la nôtre mais le manque de respect pour autrui est choquant.

SPARTIATE REMONTEE DU RIO NAPO

La lancha continue sa progression a 30km/h… Au fur et à mesure, des passagers descendent. Ca remonte le moral! Pénurie de lecture et de mangues, il faut s’occuper: écrire, jouer avec les gamins, discuter avec les gens.

SPARTIATE REMONTEE DU RIO NAPO

Un soir, nous apprenons enfin l’horaire estimée d’arrivée : le lendemain matin! On se réveille tout excités. Haaaa, poser le pied par terre, se libérer de cette cage de tôles qui pue. L’avant dernier arrêt a lieu dans une caserne militaire. Une dizaine de jeunes au crâne rasé sont déposés sur la berge: ici commence leurs deux ans de service et visiblement, un bizutage les attend.

SPARTIATE REMONTEE DU RIO NAPO

Pantoja, et c’est la libération. Premiers mètres sur terre avec nos vélos et sacoches. Rien n’a disparu, grâce à une bonne vigilance et un peu de chance.
De jeunes backpackers échoués, chiliens et espagnols, nous accueillent avec joie. Depuis une semaine ils sont coincés là à attendre une embarcation vers Iquitos. Pour eux, les jours se ressemblent; ils sont heureux de pouvoir parler à d’autres personnes que la mamie qui leur prête un bout de plancher pour passer la nuit.

L’orage éclate, violent. Nous nous refugions sous un abri de fortune et sortons les guitares. Ils sont tellement aux anges d’entendre quelques notes qu’ils nous offrent des bracelets tissés. C’est de courte durée: embarquement imminent dans une pirogue avec d’autres voyageurs rencontrés sur la lancha. Nos pauvres amis sont dépités: nous les laissons à leur triste sort pour encore 3 longues journées de patience. De plus, le récit de notre traversée n’est pas très réjouissant!

Le petit moteur démarre. Après deux mois de traversée du Pérou et un joli tampon, nous arrivons enfin en Equateur, au bout de 4 heures de pirogue.

Que de différences. Nous sommes bien loin des villages communautaires péruviens. Les rues de Nuevo Rocafuerte sont pavées, adieu les pequepeques, remplacés par de longues barques. Ici c’est le dollar américain qui a court.

Nous nous rendons à l’immigration. Le douanier nous reçoit en tenu de sport et annonce solennellement qu’il est «l’heure du sport!», il faut revenir dans une heure.
Nous achetons nos tickets de bateau pour Coca, pour le lendemain. Grâce à la pirogue que nous avons payée moins chère que prévu, nous aurons assez d’argent; soulagement. L’agence nous autorise même à dormir dans le bateau en attendant le départ.
Passeport tamponné, malgré les requêtes récurrentes du douanier pour avoir un regalo de Francia (regalo=cadeau) en échange. Avec un peu d’humour il fléchit et enrichit la collection de notre passeport. Dans une rue qui longe la rivière, un pêcheur rentre dans la nuit avec un gros poisson attrapé au filet. Visiblement un poisson de fond, au moins 10kg! Avec ses grosses écailles on dirait qu’il vient de la préhistoire.

SPARTIATE REMONTEE DU RIO NAPO

La nuit, dans le fond de la barque, un rat monte sur le bras d’Alain. Il se relève en sursaut.

Départ à 4 heure: 12 heures de navigation prévues jusqu'à Coca. Ce bateau n’a rien à voir avec ses confrères péruviens: il est rapide et propre. Interdit d’y fumer ni de jeter a l’eau la moindre ordure. C’est bien différent du Pérou!

L’étape tant espérée est devant nous: Coca, début de la route vers Quito, dernière ville d’Amérique du Sud…

Nous apprendrons quelques jours après l’attaque de l’armée Colombienne contre un camp de FARC sur le territoire Equatorien. Un jour de plus et nous risquions de ne pas passer les frontières: elle a eu lieu seulement une poignée de Km plus au nord.

Quoiqu’il en soit, nous y sommes arrivés, un peu amaigris et couverts de piqûres. Sur la fin nous étions presque habitués à ces courtes nuits et toutes ces nuisances. Un grand chemin a été fait depuis la France où 3 heures de TGV avec des cris de bébés nous mettaient dans tous nos états…