Panama.

Changement de niveau de vol. Les deux réacteurs du B737 tournent au ralenti. Sous les ailes, le bleu profond du Pacifique est ponctué d’îlots coralliens couverts de végétation. Dans un large virage pour s’aligner en finale, on voit mouiller des dizaines de porte-conteneurs et tankers. Ils attendent le feu vert pour traverser le panama via le canal.
Soleil rasant, chaude lumière du soir; collés aux hublots, nous admirons une petite mangrove visitée par les vagues. Atterrissage. Violent comparé à la douceur du vol.
Amérique centrale, nous voila!

Il va falloir rouler vite: un mois jour pour jour pour gagner Cancun, au Mexique. Nous devrons rouler en moyenne 85km/jour; peu de temps pour faire le blog et se reposer…

Tout commence par une mauvaise nuit passée dans un coin d’aérogare. Nous sommes trop excités pour fermer l'œil; devant nous le Panama, les jungles du Costa-Rica, le Pacifique, les volcans du Nicaragua!

Ici le Soleil se pointe tôt. A 6h du matin nous sommes déjà sur la route en direction de la capitale. 20km de périphérique dans les bouchons à zigzaguer entre les files de voitures. C’est l’heure d’aller bosser pour les panaméens! L’influence des US nous frappe: fast foods, grosses voitures… Le canal leur a toujours appartenu jusqu’en 2001 où il a été nationalisé (sans bien sur qu’ils en perdent les intérêts!). Ce passage brasse des capitaux importants et il n’y a qu’à regarder la ligne d’horizon, édentée de bateaux.

Ca roule bien dans Panama City. Une ville moderne sans grand intérêt, tant mieux car nous n'avons pas de temps à perdre. Sur l’autoroute qui accède au pont du canal, un policier nous arrête. Trop dangereux pour les vélos, interdit. Heu… et on fait comment nous maintenant? Il passe un coup de talkie-walkie à ses collègues qui finalement nous escorterons pour la traversée, tous gyrophares allumés. Dans la rade, des centaines de bateaux de plaisance attendent; un porte-conteneurs passe dessous... c’est gigantesque.


Les cyclocanciones sur le Canal du Panama


Sur la panaméricaine qui s'en suit le Soleil tape très fort et les côtes s’enchaînent. Voila notre quotidien sur des centaines de kilomètres, sans que nous puissions accéder aux plages… Cette autoroute est la colonne vertébrale routière de l'Amérique et étire ses lombaires jusqu'en Alaska. Quatre voies, pas de petit village et loin de la nature c'est assez chiant de rouler là-dessus. Parfois, un paresseux mort ou autre bestiole nous offre une distraction.

A David, nous posons nos matelas dans une caserne de pompiers; nous sommes accueillis à bras ouverts. 70km nous séparent encore du Costa-Rica. Si tout va bien, nous y serons le lendemain.
Les derniers kilomètres sont ponctués de pub de lingerie, ça aide à garder le moral! Des pubs pour le «mall», situé dans la zone franche, un grand centre commercial de magasins duty-free. Nous y craquons pour un masque et un tuba. Après ce petit shopping et pour attendre que le Soleil descende, nous dotons nos bécanes de rétroviseurs (l’autoroute nous a assez foutu la trouille comme ça).


Costa Rica.

C’est reparti. Cette fois, nous optons pour une autre stratégie. Marre de l’autoroute qui nous coupe du pays et des petites routes sans trafic: nous couperons plein Ouest, vers la côte Pacifique et la jungle du Costa-Rica!
Inconvénients: sans carte précise nous rebroussons chemin sans arrêts et perdons vite du temps. Pour compenser nous pédalons tard dans la nuit à la lueur des frontales, sur des pistes de graviers et poussière.

Ce jour là, exténués, nous posons la tente dans une plantation de palme. Une belle dalle en béton trône entre les troncs: un piédestal parfait pour y passer la nuit.
Or, comme il n’est pas possible de planter les sardines, il est impossible de mettre la deuxième toile qui assure l’étanchéité de notre tente. A cet instant nous sommes loin d’imaginer les nombreuses péripéties à venir!
Pour commencer, nous écrasons un gros scorpion en balade entre le réchaud plein de pâtes et nos couverts; nous n’avons pas trop envie de le retrouver dans la tente ou accroché à nos chevilles!
Ensuite, alors que la cuisine est casi prête, un grondement attire notre attention, au loin dans les palmes.
«_C'est pas de la pluie?
_Non, t’inquiète pas, c’est juste le vent qui se lève...»

Premières gouttes. Il est déjà trop tard pour réagir. En l'espace de quelques secondes une averse tropicale bombarde nos positions de gouttes épaisses et chaudes.
C’est la panique! Vite, ranger tout ce qui craint, éteindre le feu et mettre la tente sur la terre ferme. Trempés jusqu’aux os nous installons la 2ème couche salvatrice mais déjà, une poche d’eau se forme sous le plancher: hé oui, terrain inondable, évidemment! Il faut tout recommencer, plus loin. Comme dans un épisode d' X-files, le faisceau de nos lampes balaie la pénombre, aché par les déferlantes de pluie. Nous parlons en criant tellement le vacarme de l'averse est violent. Et, d’un coup, tout s’arrête.

Ca aurait pu finir là, mais non!
Content d’avoir sauvé les meubles et sous l'effet agréable de l’adrénaline qui descend, tout doucement, nous remettons les pâtes sur le feu. On essor nos vêtements et nous restons là, planté sur notre dalle, vêtus simplement d’un caleçon bien moulant.
C'est alors qu'une voiture approche à grande vitesse; comme d’habitude, nous éteignons nos lampes et attendons qu’elle passe.
«_Merde. Des gyro bleu... Les flics.»

Ils freinent en dérapant, descendent et nous mettent en joue avec leurs fusils à pompe. Bon, c’est vrai, on est sur un terrain privé mais quand même! C’est peut-être notre accoutrement «gay pride» qui les énerve?
Tout est fouillé: tente, guitares, sacoches...
Finalement, nous aurons l’autorisation pour dormir, enfin, en paix.


A l’aurore nous repartons, bien résolu à bouffer de la piste mais y arriver, depuis le temps que nous rêvons de la plage. Les petits paysages de campagne se succèdent dans la douceur du matin. C’est très rural. Cochons, poules, chevaux... Petites cases.

On trace tellement qu’on arrive à Golfito, petite ville côtière, avant midi. Plus que deux solutions: remonter le relief pour déboucher sur la Panam (l’idée ne nous enchante guère) ou… trouver un moyen de gagner la Péninsule d’Osa, en face. Osa, un des endroits les plus sauvages d’Amérique, une des réserves naturelles mondiale la mieux conservée selon le National Geographic. La traverser en vélo, ça va être bon!

Là encore nous avons de la chance. Le bateau quotidien part dans l’heure qui suit; on se précipite au port.

Nous ne verrons rien de cette traversée du petit golf, sombrant dans un profond sommeil; les derniers jours nous ont tués.

Le débarquement sous une autre douche tropicale. On prend l'habitude maintenant. Même pas le temps de stresser, on l’a pas vu arriver. On séchera en roulant.

Maintenant, le plan prévu est de rouler vers le Nord tout en suivant la côte. Celle-ci nous mènera jusqu’à une piste qui bifurque vers l'Ouest de la péninsule, le large. Nous arriverons à cette bifurcation le soir seulement; l’état de la route étant pitoyable. Un joli rio bordé de gazon réussit à nous attirer. Nous y plantons la tente et essayons quelques lancers de cuillère infructueux. Il n’y aura pas de poissons au barbec ce soir, tanpis.

Aux premières heures nous repartons pour la traversée, sans se soucier du monde merveilleux et de la route infernale que nous allons vivre. 40km à faire, pas grand-chose sur la carte! Or, tout ça sera loin de la balade dominicale!

La fine bande de terre que nous suivons est fréquemment coupée par des cours d’eau cristallins. Pour passer sans trop se mouiller:

  • prendre de l’élan,
  • lever les jambes et ...
  • prier fort pour que ça passe.

Dans l’un d’eux, en se rafraîchissant, nous n’en revenons pas de voir des petits lézards traverser en courant sur l’eau. Les fameux Lézards Jésus-Christ! La faune et la flore sont d'une richesse fabuleuse. Nous apercevrons souvent la silhouette bizarre du Toucan, perché sur une branche; ou encore, nous serons surpris par les cris d’un groupe de singes hurleurs. Le tout, caché derrière un massif de fougères arborescentes ou un vieil arbre aux branches habillées de plantes épiphytes.

AU FIL DU PACIFIQUE, un toucan

Seuls dans cette forêt dense nous montons à l'assaut du premier col. Tellement pentu qu’il nous contraint à pousser le vélo. Nous gouttons à grosses gouttes. Il n'est pas très haut mais la route n'y va pas par quatre chemin: droit devant!

Le second nous achève, plus haut. De plus, le Soleil au zénith nous fait fondre. On en chie! Enfin, un air iodé pénètre nos narines et le bleu profond tant fantasmé apparaît au loin, entre les ramifications des grands arbres. Une descente sportive mène jusqu’à Bahia Drake, baie ouverte sur le large où la jungle coule comme la lave d’un volcan jusqu’au vagues.
Il y a plein d’iguanes dans les arbres, sur les rochers ou sur la route.

AU FIL DU PACIFIQUE

A la petite boutique, nous achetons quelques provisions et nous nous dirigeons vers la plage se faire des hot-dogs!

Il faut bien fêter ça. S’en suit une petite baignade paradisiaque sous un couple de Aras rouges et bleus qui batifolent et se chamaillent dans les airs. Derrière, la forêt dense forme une barrière verte foncée, un régal pour les yeux: cette couleur se marrie à merveille avec le bleu de l’océan.

AU FIL DU PACIFIQUE

Un bateau fait la navette avec une ville, plus au Nord, d'où part une route bitumée. Gain d'1/2 journée de galère sur la route. Il part le lendemain, à l’aube.

Petit déjeuner sur la plage, assis sur un tronc d’arbre repoussé par les flots. Avec la main dégoulinante de jus de mangue, nous admirons les couleurs de l’eau sous le Soleil levant. L’écume des vagues jaunit, le bleu est doux, les palmes des cocotiers balancent doucement. Le bateau se met en équilibre à l'endroit où sa coque touche le fond; chargement des vélos, l'eau à mi-cuisses. 150 chevaux.

AU FIL DU PACIFIQUE

On trace jusqu’à un rio qui sort de la mangrove. Nous le remontons jusqu’au terminus, la ville.

S’en suit une longue route à travers des champs de palmes, géométriquement alignés. Ennuyant.
Puis, nous retrouvons notre Pacifique, et c’est dur! Dur quand, à votre gauche, la plage vous appel et que devant vous une côte sous le Soleil vous démotive.
Nous essayons en général de camper sur la plage et définissons l’itinéraire du jour en fonction.

Un midi, nous mangeons dans un petit resto en bord de route. Nous assistons à l’arrivée d’un convoi de touristes américains: ils viennent faire un circuit organisé en vélo. Après un petit buffet, l’animatrice leur explique les règles du vélo: «attention dans les descentes», «n’écoutez pas votre walk-man», etc. Ils sont couverts d’une panoplie d’équipement digne de Robocop. On est plié en deux. Comme ils n’ont pas tout mangé de leur banquer, nous négocions avec le serveur une jarre de jus. Il nous offrira en sus un énorme plateau de fruits dont notre estomac se souvient encore. Quel délice! Incapables de tout ingérer, un régime de banane fini dans les sacoches.

Playa Hermosa. C’est avec enthousiasme que nous y débarquons, après quelques courses au commerce du coin. But de l’opération, profiter de cette plage magnifique et déserte! On pédale à ras des vagues pour trouver le campement parfait, puis allons piquer une tête dans les rouleaux monstrueux.


Costa Rica..Plage de la péninsule d´Osa

Bien épuisé, nous nous mettons à la cuisine, Alain allume un petit feu de bois. Le Soleil n’est plus qu’un demi-cercle rouge coupé par l’horizon. Le temps de remuer le contenu de la casserole et… plus rien, il s’est caché. Les pélicans gris rasent de leur saumon d’aile (extrémité de l’aile) l’intérieur des vagues, dans un rase-mottes parfait. Le tintamarre des insectes se met en marche, assourdissant (écoutez avec attention le son de la vidéo). Nous avons l’impression d’être les naufragés d’une île sauvage et déserte.

Pour le dessert, nous écraserons les bananes du buffet dans une gamelle et les ferons mijoter dans le chocolat fondu, hum!

Un jour, nous frôlons la crise de nerfs. Une portion d’autoroute, 45km, est toujours à l’état de piste: gravier, roche, nids de poule, tôle ondulée… Sur les premiers mètres, c’est tellement chaotique qu’Antoine perd 5 fois de suite ses sacoches avant. Il est contraint de les alléger un maximum en chargeant à l'arrière. Autre galère, Alain n’a plus de lunettes de Soleil (perdues); il doit s’arrêter pour retrouver la vue après chaque dépassement de camion, ce qui dégage un nuage jaune/blanc aveuglant et désagréable.
Pour décompresser, nous décidons de faire une halte pour manger sur la plage. Antoine, d’humeur maussade, préfère attendre en écoutant de la musique. Il entreprend de mettre quelque chose à mijoter (manger panse les plaies)...et c’est le drame. La réserve d’essence du réchaud s’est ouverte dans sa sacoche arrière à cause de la mauvaise route et a pourri tout ce qui était dedans: vêtements, sac de couchage, sac de sol… Le mieux à faire dans ce cas, c'est de surtout garder son sang froid, se mentaliser et s'imposer la méthode Coué: «pas le choix, il faut y aller, c’est l’unique solution».

L’après-midi sous le Soleil et la poussière est éreintante. Un goyavier nous offre une pause sucrée inoubliable (si tu nous lis petit goyaviers, un grand merci). Enfin, c’est au crépuscule que nous retrouvons le goudron, méconnaissables: chaque poil est blanc, nous ressemblons à des albinos à la peau ridée. Rarement nous avons été aussi crado.

A Quepos nous nous offrons deux nuits d’auberge pour se remettre des dernières semaines. Cette escapade par la péninsule d’Osa et la côte nous a fait perdre plusieurs jours. Il faut se rendre à l’évidence: il faudra faire les prochains kilomètres jusqu’au Nicaragua en mangeant du Kilomètre sur l’autoroute. C’est ce que nous ferons.