Nicaragua.

Ronronnement du bitume, chaleur qui crame les avant-bras comme des petits pains. L'herbe est sèche dans les près qui bordent la route; un nuage d'hirondelles nous indique un nuage de moustiques: on se prépare à fermer les yeux.

C'était dur ce matin; des heures d'attente pour passer la frontière. Normal, c'est le début de la semaine sainte alors tout le monde va voir la familia... Comme d'habitude il faut payer une taxe pour rentrer ou quitter un poste de douane; tout est bon pour gratter des pesos: au Panama c'était une soi-disant décontamination des vélos à faire, facturée 20USD (ils ne les ont jamais vu).
Bref! Nous voici enfin sur les routes du Nicaragua.

Sur notre droite défile les eaux sombres du lac Nicaragua, le plus grand d'Amérique centrale. Au milieu, posé sur l'horizon, l'île d'Ometepe, formée de deux volcans coniques de plus de 1000 mètres; un nuage lenticulaire coiffe sa cime.

LES VOLCANS DU PETIT PRINCE

Après quelques heures de pédalage nous arrivons au port de Rivas pour embarquer vers cette île aux deux mamelons. Arrimage des vélos sur le toit et le capitaine ordonne de larguer les amarres. Le tangage nous rend presque malades, il y a de fortes vagues; nous serons contents d'accoster, la nuit tombée. Il faut vite trouver un campement tant qu'il fait encore un peu jour, mais loin des habitations.

LES VOLCANS DU PETIT PRINCE

Un panneau touristique indique «punta negra»; ça sonne sympa, nous nous engouffrons aussitôt dans le petit sentier. Quelques personnes en reviennent, bien éméchées... voilà pourquoi: la pointe noire est une avancée de sable (noir, of course) dans le lac avec aire de pique-nique et bars. Hé oui, la fête sainte nous aura bien épuisés... Les gens sont tous cuits, avachis sur les tables! On prend une bière, histoire de se fondre dans le décor (c'est l'excuse officielle). Peu à peu ça ferme. Le barman nous autorise à planter la tente sous le toit de palme qui abrite les tables.
Au petit matin, mauvaise humeur. Nos gourdes thermos ont disparu du cadre de nos vélos, volées durant la nuit. Il va falloir finir avec une chacun; ça va être cool pour le Mexique sous le Soleil de plomb!

C'est l'île maudite, et le meilleur reste à venir!

Antoine pique une tête dans l'eau douce pendant qu'Alain rumine, furieux.
Nous continuons notre route avec pour objectif de rejoindre l'autre port, à l'opposé de l'île. Si tout va bien un ferry y passera dans la nuit pour aller jusqu'à la côte nord, à Granada, soit 80km d'économisés en vélo...

Cette portion de route est bitumée; parfait. Nous filons à travers des petits villages où les gens utilisent principalement la traction animale: tout le monde est à cheval pour tantôt guider un troupeau de vache, tantôt tirer une charrette remplie de matériaux.


l'île d'Ometepe, Nicaragua, Cyclocanciones

En fin de matinée nous trouvons enfin le port, à l'issue d'une piste de terre. Le gardien, un brin moqueur, nous plombe le moral. Pas de bateau avant une semaine, la liaison n'est plus assurée pendant la semaine sainte.
Fichtre, diantre, parbleu qu'allons nous faire? Après une minute les yeux dans le vague il faut se rendre à l'évidence: vite, retourner au port de la veille.

Comme nous détestons faire demi-tour, nous choisissons de contourner l'île par le nord; autrement dit, continuer à suivre son périmètre. Or, fini le bitume! Nous avons à faire avec une bonne vieille piste de poussière, nids de poules et cailloux, que du bonheur. Ca grimpe en plus, du vrai cross! A mi-parcours, nous passons sur la pente descendante du volcan ; là, nous nous faisons peur. La vitesse nous grise et nous fait prendre des risques inconsidérés: on fonce en roue libre, tête dans le guidon en évitant tout ce qui pourrait nous faire partir dans le décor; à ce moment on se dit que les courses dans star wars ça doit être vraiment bon. On se croirait dans un jeu vidéo, slalomant entre les grosses pierres, prenant un virage à la corde, la patte en aile de poulet. Les sacoches volent régulièrement dans le fossé, nous aussi. Plusieurs égratignures à déplorer mais rien de cassé. On a fait les fous et ça aurait pu nous coûter cher, nous sommes bien loin d'un hôpital! Plus nous avançons vers la fin, plus notre attention se relâche, attention.

En début d'après-midi nous reprenons le bateau pour revenir au point de départ. Frustrant même si nous avons aimé relever le défi de faire tout le périmètre de l'île en moins de 24h! Et nous qui pensions dormir dans une auberge paisible de Granada... Pourquoi pas? L'idée refait son chemin. Nous calculons: il est 15h et il faudrait faire environ 90 km. Le problème, est que la nuit tombe à 18h sous ces latitudes.

Sans trop y croire nous reprenons la route, à fond la caisse. C'est folklo; des voitures pleines à craquer nous dépassent en klaxonnant, il y a des étalages partout le long de la route; ceux qu'on préfère sont les vendeurs de fruits! On s'enfile pastèques sur pastèques, un régal. Pas le temps de s'ennuyer, jusqu'à la tombée de la nuit...
Noir. Nous avons revêtu un gilet réfléchissant, don de notre sponsor Géodis, et nos lampes frontales. Dur. Impossible d'éviter les nids de poules: on saute dedans sans arrêt. Lorsque l'on s'habitue enfin à la pénombre, une voiture, plein phare, nous éblouit. Arrivés à 10km de Granada, nous nous arrêtons souffler. On tient le bon bout. Dans l'obscurité débouche tout à coup une drôle de silhouette: un vieux routard, la barbe jusqu'aux clavicules et le sac à dos plein à craquer passe devant nous.
«_Hola como esta ?
_bien et toi !
_ah t'es français ! »

On reste un bon moment à parler avec Sylvain, 30 balais. Un mec hors norme. Il nous donne l'adresse d'une auberge où nous nous retrouverons le soir même.

Les 10km qui nous séparent de Granada sont un pur plaisir. Plus de voiture, descente en pente douce avec une visibilité de pleine lune. On en éteint nos frontales. Dans le noir. Seul le doux ostinato de la roue libre nous raccroche à la réalité.

A Granada il y a foule, on célèbre la vierge! Des mamies s'agitent autour de leur stand de cuisine de rue. On crève la dalle et tout nous semble particulièrement goûtu! Alors mamie, écoutes moi bien, je veux ça, ça, ça, ça. Et elles nous servent dans un fracas de rires.
Nous repartons vers le centre, gavés comme des canards et essayons de nous faufiler à travers la dense foule réunie.

Dans cette vieille ville coloniale le temps s'écoule lentement.

LES VOLCANS DU PETIT PRINCE

On ne le voit pas passer. On apprend à connaître mieux Sylvain qui partage notre dortoir. Il est «contraint» au voyage: son RMI français ne lui permet pas de joindre les deux bouts pendant l'hiver. Ici le niveau de vie est moins cher. Il y a encore quelques années il vivait dans la rue, fumeur et alcoolo. Un jour il a dit stop, a acheté un billet d'avion et s'est enfui. Pour lui c'était clair: ça ou le suicide. Plusieurs mois passés en Inde l'ont réconcilié avec la vie. Très spirituel, il n'est pas rare de rentrer dans la chambre et le voir faire du yogga sur son tapis de sol.

Un mois pour rejoindre le Mexique. Nous n'y arriverons pas. Nous décidons de rouler jusqu'à la capitale, Managua et prendre un bus jusqu'à Tegucigalpa, capitale du Honduras. Nous rejoignons en quelques heures Managua. Cette ville nous fait froid dans le dos. Vide, personne dans ses rues, un square est converti en bidonville (sûrement une séquelle du terrible tremblement de terre qui détruisit le pays il y a quelques années). En plus, c'est moche et on se perd (pas de plan). A force de tourner en rond nous trouvons enfin la station de bus. En attendant le départ nous nous réfugions dans un centre commercial climatisé, le premier depuis des mois ! Ca fait drôle.

Le front collé à la vitre vibrante du bus et sur un fond sonore de Chuck-Noris espagnol, nous regardons filer les volcans. Dessine moi un volcan. Consuelo, femme de St-Exupéry était originaire du Nicaragua. Tous ces cônes scalpés sont en dessin dans « le petit prince ».

Deux Chuck-noris et une cassette de clips des années 80 plus tard, nous stoppons à Tegucigalpa. Il fait nuit. Nous négocions avec l'agence de bus pour pouvoir dormir sur le petit bout de gazon qui juxtapose le quai d'embarquement. Pas de tente, ça sera à la belle étoile. Encore une fois, un rat montera sur le bras d'Alain en plein sommeil.

Le lendemain matin, nous émergeons, barbouillés, devant une foule de voyageurs les yeux fixés sur ces deux gringos qui dorment comme des clodos.

Le vent est frais dans la descente de l'échangeur qui nous mène au centre. Nous imaginons les jours à venir: plusieurs centaines de kilomètres cap plein nord avec au bout une jolie récompense qui n'est autre que la mer des Caraïbes. Cuba, nous approchons!

LES VOLCANS DU PETIT PRINCE