On l'appelle la Banana République, tant pour ses exportations gargantuesques de bananes que par sa corruption. Le Honduras, un des 7 pays les plus dangereux du monde. A notre échelle, c'est surtout sur la route que nous le ressentons. Ici, le cycliste n'a pas sa place, les voitures et camions qui nous frôlent négligent toute distance de sécurité. On a la haine contre eux, en particulier sur une voie rapide à la sortie de San Pedro de Sula (nord du Pays) où un pickup fait une vicieuse queue de poisson à Antoine. C'était moins une ! Encore sous l'émotion, nous dévorons une pastèque juteuse, vendue dans des petits stands le long de la route. Quand rien ne va plus, il faut manger.

Quelques Kilomètres plus loin, vengés! Un camion est dans le bas côté, bien bousillé. Le chauffeur s'est fait une belle frayeur. Faut dire qu'ils roulent comme des tarés!
La journée est longue. En fin d'après-midi, Alain commence à péter un câble en sautant et criant comme un psychopathe atteint du syndrome de Gilles de la Tourette et, à son tour, Antoine finit par se défouler. On sent l'excitation monter, un grand évènement approche. En effet, si tout va bien, nous atteindrons ce soir la côte Caraïbes, tant attendue.

Après avoir vu l'Atlantique, longé le Pacifique, nous repassons sur le côté Est du continent! Plus qu'une mer entre nous et la mère patrie.

Pour passer le temps, nous imaginons la couleur de l'eau, la finesse du sable. Dans les Andes, c'était tellement loin que ça paraissait irréalisable. Et voilà, nous y serons ce soir.

Une corne de brume irradie l'air frais du soir. A la sortie de chaque virage, la mer se cache, à notre grand dam. Nous débouchons finalement dans la banlieue de Puerto Cortès et apercevons au loin les cheminées de paquebots qui chatouillent la brume.

Dans l'idéal, nous aimerions trouver un bateau qui traverse tout le golfe du Mexique vers le Belize. Au port, nous interrogeons des marins, ils nous disent que la mer est creusée et ne permet pas aux bateaux de sortir. Soit nous attendons quelques jours ici, soit nous changeons de plan tout en sachant qu'il n'y en a qu'un: suivre la côte vers l'Ouest jusqu'au Guatemala et remonter vers l'Est le Rio Dulce jusqu'à son embouchure. De là, nous trouverons d'autres navettes pour gagner le Belize. Pourquoi le bateau? Car les routes guatémaltèques sont trop impraticables, taillées en lignes à travers les collines. Nous ne serons jamais à l'heure pour notre vol en destination de Cancun.

Pas de temps à perdre ! Nous enfourchons nos montures et donnons toute l'énergie qui nous reste pour faire les 20 bornes qui nous séparent d'Omoa. Le crépuscule est bien amorcé, il faut tracer. La petite route longe les vagues dont l'écume rougeoie avec le Soleil couchant, et toujours cette nappe de brume qui s'emmêle aux feuilles des bananiers, l'air est léger. Nous traçons comme des malades à une moyenne de 35km/h, la crampe n'est pas loin quand nous arrivons en pleine nuit dans le petit village côtier.

Une auberge se trouve non loin de la plage. Parfait, nous allons enfin pouvoir prendre une bonne douche et dormir dans un lit. Dans notre dortoir, il y a un canadien venu en camping-car, une française et un américain. Ensembles, nous cuisinons un bon petit plat que nous dégustons sur la terrasse, bercés par les mélopées nocturnes des grenouilles et autres insectes. Il y a même un opossum qui passe, l'échine pleine de bébés. Les conversations sont interminables: voyages, nos pays, nos vies, nous sortons les guitares, c'est l'heure du Brassens en dessert. La magie du moment est de courte durée, en effet, la femme de l'aubergiste arrive, furieuse, et cherche à nous confisquer les guitares! On hallucine! Si nous n'obtempérons pas, il faudra partir. Les négociations sont serrées. En quoi dérangeons-nous? On est au fond du jardin, personne autour, en train de passer un bon moment! Besoin d'autorité, manque de libido, toutes les hypothèses sont évoquées. Tout le monde au lit, c'est foutu.

Le lendemain, c'est son mari, autrichien expatrié, qui vient nous trouver. Il est pire que sa femme. On ne peut même pas en placer une pour s'expliquer, nous sommes pourtant diplomates. C'en est trop. Alors qu'il continue d'aboyer, nous commençons à ranger nos affaires. Il fait presque nuit. Qu'à cela ne tienne, à présent qu'il est parti, nous lui piquons quelques vivres dans son frigo (il l'a bien mérité ce @#é§!) et partons sans payer notre après-midi.

La nuit va être longue, on met les frontales, les gilets de sécurité de notre sponsor Géodis et c'est reparti.

La mission: rejoindre le Guatemala de nuit, soit 80 Kilomètres dans la pénombre complète à traverser une zone inter-frontalière peu hospitalière. C'est ce qui correspond à peu près à une journée de vélo. Trop excitant! Nous n'allons pas être déçus du voyage.

Nous rencontrons plusieurs difficultés, la route pour commencer, impossible de distinguer les nids de poules. Ensuite, les chiens, ils sont flippants dans la nuit! Comme nous ne voyons rien, c'est l'imagination qui parle, amplifiant le phénomène. Nous les entendons grogner et aboyer à notre approche. Ca peut aussi bien être un molosse qui nous saute dessus qu'un petit bâtard insignifiant, et Antoine qui n'est pas vacciné contre la rage. L'adrénaline monte petit à petit lorsque nous sommes pris en chasse par 1, 2 ou 3 chiens.

Les habitants, lors d'une pause flotte, nous mettent en garde. Ici, c'est dangereux, ils nous conseillent de rester dormir et de ne pas rouler de nuit, ce qui demeure difficile. Maintenant que nous nous sommes fixés la frontière comme objectif, on continue.

Heureusement, ça roule bien, nos pattes sont au top. C'est beau ! Des formes dans la nuit, des petits nuages éclairés par le clair de lune, parfois une cascade, une plage que les vagues viennent caresser délicatement avant de se retirer dans un agréable clapotis sont notre lot du moment. Les sons s'étirent dans le silence nocturne, le bruit des coquillages qui roulent nous rappellent les bâtons de pluie du désert d'Atacama.

La frontière n'est plus très loin, une 125 nous croise.
« Heu. j'ai pas rêvé là? C'était bien deux mecs en treillis avec des mitraillettes? Merde. ».
Elle s'éloigne puis fait demi-tour dans notre direction. Avec les dires des locaux, on est un peu inquiets. Autour, rien, le no man's land. Ils nous barrent la route, pointent le faisceau d'une lampe sur nos vélos.
Ce sont les garde-frontières.

Le coin craint tellement qu'on est escorté sur une bonne dizaine de kilomètres.

Au barrage frontière, des routiers assis à la terrasse d'une case en bois roulent de gros yeux en nous voyant débouler. Quelle n'est pas leur surprise de voir sortir de l'obscurité deux gringos en vélo! Il doit être une heure du matin, on est fier d'avoir aussi bien roulé. « Cerveza ? », ce n'est pas de refus!

Pour les remercier, nous leur offrons notre carte routière du Honduras achetée à Paris. Ils en sautent de joie et arrivent même à retrouver leur village natal. A l'heure qu'il est, elle doit encore traîner dans la cabine d'un gros camion poussiéreux et faire des kilomètres de piste!

Nous dormons à la belle étoile sur la terrasse de la case.

Au petit matin, très tôt, nous passons la frontière. Grand Soleil, petit brouillard dans la plaine, le paysage est grandiose.

Le Guatemala a l'air nettement plus riche. Les bananeraies sont équipées d'équipements Hi-Tech, des genres de tire-fesses qui font traverser aux paysans ces grandes plantations. Un avion fait des passages rase-motte pour épandre son poison. Tous les habitants portent un masque, rassurant!

L'estomac se manifeste bruyamment mais toujours rien pour faire du change. Le corps s'affaiblit, nous en avons trop demandé à notre organisme ces derniers jours, la nuit dernière a été rude et on a rien avalé depuis la veille au matin.

Cette chaleur. ça tourne au calvaire ! Nous lorgnons sur les bananes trop vertes, on avalerait n'importe quoi. Seul salut: rouler les 30 Km qui nous séparent de la ville portuaire de Puerto Barrios, à l'embouchure du Rio Dulce. Il paraît qu'il y a dans ce rio lamantins et crocodiles. Dommage, on n'a pas le temps de visiter. Nos jambes faiblissent, tremblent, c'est le mental qui nous fait avancer. Les dernières côtes nous tuent, c'est à peine si nous tenons sur les bécanes et le trafic s'intensifie. A une station essence, c'est la délivrance, nous pouvons enfin acheter quelques vivres.

Puerto Barrios.
Changement de population, ici, une grosse communauté d'immigrés jamaïquains vit paisiblement, ce sont les garifunas.

Au port, nous cherchons un bateau qui va de l'autre côté du golfe, au Belize. Un petit hors-bord nous propose la traversé à prix modique. GO! A bord se trouvent de grosses doudous chargées jusqu'aux dents.

Dans la dentelle des caraïbes

La mer est magnifique, la palette de bleu décline du clair au profond, des pélicans rasent les hauts-fonds, les vagues claquent sous la coque. Quelle aventure ! Hier, nous étions encore au Honduras, aujourd'hui, une demi- journée au Guatemala et dans une heure, le Belize. Il va falloir relâcher l'accélérateur et ne pas oublier les objectifs fixés à Paris.

Poste frontière de Punta Gorda, sud Belize.
La grosse douanière nous questionne : « Where're you from ? ». Mince, c'est vrai qu'on parle anglais ici, c'est le Commonwealth! La reine d'Angleterre figure sur tous les dollars. Après plusieurs mois de castillano, il est dur de ne pas lancer un petit « holà » ou « gracias ». Les collectifs sont de vieux school bus américains, ça ressemble aux sud des USA. La population, noire, est plutôt du style « bad-boy », sortie des clips de rap.

Il est une autre particularité, coincé entre deux tenailles (le Mexique et le Guatemala), ce pays peine à subvenir à ses besoins. Les amish auraient aidé à relever le pays par l'agriculture. Cette secte de grands blonds barbus à salopette et chapeau de paille qui vit à l'ère des pionniers s'y est installé il y a plusieurs décennies. Il n'est pas rare d'en croiser aux rênes de leur charrette, lourdement chargés de sacs de farine.

Dans la dentelle des caraïbes

La campagne est laide, les forêts, pour la plupart, ont été rasées. Il paraît qu'Apocalypse Now a été filmé ici. Ca fait Apocalypse, d'accord, mais pas trop jungle vietnamienne!

Belize city.
De nuit, nous trouvons un petit hôtel, nous sommes les seuls clients. Et là, drôle de situation, les deux gérants sont Tommy, un vieux californien à la peau cuivrée, et Steve, 25 ans, style skateur de Los Angeles.
Ce dernier, d'après Tommy, aurait hérité d'une grande fortune. Ils se sont alliés et ont acheté cette auberge. Ca n'a pas l'air de fonctionner à fond, ils passent plus de temps à aller boire des bières en bateau et plonger dans le lagon qu'à trouver des occupants! Heureux de trouver deux petits frenchies, ils sont à nos petits soins, ils n'arrivent pas à croire que nous arrivons de Buenos Aires.

Ils adorent la musique! Tommy nous fait la cuisine avec les Pink Floyd en fond et nous jette un gros sac d'herbe, désolé mais on ne fume pas Tommy! A côté, son acolyte, dort avachi sur le canapé. Tommy se met à pleurer, son père a rendu l'âme la veille. Quant à Steve, sa copine l'a largué. C'est la grande forme quoi! Ils n'arrêtent pas de nous passer des bières et de nous faire des petits plats. Nous n'osons pas demander à chaque fois si c'est un cadeau ou si l'on doit payer tant c'est offert avec bon coeur. Soupçonnant une fausse bonté, il s'installe un malaise. Demain, c'est décidé on se casse!

Dans l'après-midi qui suit, nous leur annonçons la nouvelle, ils sont abattus. Ils nous avaient préparé un énorme barbecue mais il est trop tard pour faire machine arrière, nous avons déjà acheté les billets du bateau. Nous payons et, à notre grande surprise, ils ne nous comptent que la chambre! Le coeur serré et coupables d'avoir douté de leur sincérité, nous les quittons. Nous sommes devenus trop méfiant à force de déjouer les arnaques.

La suite de notre parcours peut se faire en suivant deux itinéraires différents: continuer de rouler à travers ces paysages morts ou rejoindre en bateau les îles d'Ambergis Caye, sur la barrière de corail. De là, la carte montre un passage qui pourrait nous mener au Mexique (l'archipel se termine en presqu'île). Notre fantasme d'île bordée de lagons resurgit. La plage, le feu, la guitare, la plongée ! Le paradis en somme!

A nous les îles moussaillons !

Dans la dentelle des caraïbes