Terre!

Sous les ailes du Fokker les côtes cubaines défilent enfin. La terre est rouge, parcellée de champs. L’avion se met en finale, sort les volets et joue des spoilers en finale. Enfin, l'appareil embrasse Cuba dans un hurlement de reverses. L'excitation est à son comble: Cuba mince! Notre ultime étape.

Aéroport José Marti, fin d’après-midi. Nos vélos arrivent en pièces détachées sur le tapis bagage. Au vue de notre équipement, la brigade sinophile ( composée d'un douanier et d'un petit « chien saucisse ») nous interroge: «avez-vous des jumelles? Des cartes de Cuba? Pour combien de temps et pourquoi êtes-vous là?». Il est sceptique d'apprendre que nous arrivons de Buenos Aires… Finalement il fini par se faire une raison sur ces deux freluquets pétés du casque et nous souhaite un bon voyage. Nous, des têtes d’espions?

Après une bonne heure à remonter et régler nos bécanes, l'assaut est lancé sur La Havane. Le vent souffle dans la bonne direction, le Soleil tape encore, « Vamos a La Havana! ». Des jeunes en pleine partie de base-ball sur la pelouse d’un rond-point nous indiquent la route à prendre.

Tout d’abord, nous sommes frappés par le peu de circulation, essentiellement composée d’épaves roulantes des 50’s. Ici, rouler coûte cher! Avec le blocus yankee et le très faible pouvoir d’achat des cubains, c'est un luxe. Leurs pots d’échappements (quand il y en a un) crachent une fumée âcre dans un tintamarre du tonnerre.
Nous traversons des faubourgs hors du temps, figés dans les affres du passé. De vieilles façades coloniales mansardées aux couleurs timidement pastels, du linge qui sèche aux fenêtres, une route parsemée de nids de poules, quelques charrettes tirées par un pauvre canasson famélique… Dépaysement assuré. Le tout est baigné dans une symphonie de couleurs, d'odeurs et dans la douce lumière du Soleil rasant.

Cyclocanciones à Cuba, à la conquête de l'Ouest

Cyclocanciones à Cuba, à la conquête de l'Ouest

A une encablure de la place de la Révolution, Antoine s’avance vers un édifice et demande sa route à une sentinelle de l'armée. Ce dernier pointe sa kalachnikov!
« N’avancez pas!»
« _ Oups j’ai dû aller un poil trop loin! ». Il nous demande fermement de partir, sans répondre à notre requête.

Finalement nous arrivons sur le Malecon, cette avenue qui sépare l’Océan Atlantique de la capitale.

Cyclocanciones à Cuba, à la conquête de l'Ouest

En pleine contemplation de la mer, un groupe de pêcheur attire notre attention; ils se mettent à courir et lancent leurs lignes avec fébrilité. L'excitation est palpable et contagieuse. Un banc de dorades doit croiser là, harcelé par un nuage de mouettes. Certains des pêcheurs remontent de très belles prises. Le tableau est magnifique: ces hommes en contre-jour donnent l'impression de vouloir fouetter le Soleil couchant du bout de leurs cannes.

Lorsqu'on voyage au long court en vélo les « carottes » s'imposent, surtout lors des moments difficiles. Pendant notre traversée des Andes par exemple, nous nous étions promis une chose: arriver à La Havane avec pour première mission la dégustation d'une pina colada face à la vieille cathédrale. Alors juchés sur ces hauts plateaux andins, devant ces satanées pâtes aux 50min de cuisson, congelés par un vent violent et glacial, penser à cet instant pansait les maux de notre moral lézardé. La pina colada de Cuba restera à partir de cet instant notre « carotte » ultime et majestueuse!
Promesse tenue. Nous voilà face à ce témoin de la colonisation espagnole, les deux cocktails tendus en l'air pour trinquer en cet instant simple mais tellement … mystique.

Cyclocanciones à Cuba, à la conquête de l'Ouest

A Cuba, pour se loger bon marché, il faut trouver une chambre chez l'habitant, ces fameuses casa particular. Nous en trouvons une près du capitole, tenue par un vieux couple. Et le moins qu'on puisse dire c'est qu'ils sont plutôt portés cul! En guise d'accueil, l'homme nous défend de ramener des prostitués et le lendemain ils regardent dans leur chambre un film porno, toutes portes ouvertes...
Pendant une semaine nous arpentons les rues de La Havane et commençons à comprendre peu-à-peu les défis auxquels les cubains font quotidiennement face.

Tout est fait pour que touristes et population vivent dans deux dichotomies différentes. Il y a deux monnaies: le CUC (ou convertible, même valeur que l'Euro), qui donne accès aux grands hôtels, Internet, certaines boutiques... Le CUC est tellement onéreux qu'il est quasi impossible pour un cubain de s'en procurer. Il ne lui reste donc que le reste, des miettes, qui se payent en pesos nacionales.
Ce dernier a très peu de valeur et son utilisation est limitée (vendeurs de rue, rares boutiques aux produits de première nécessité) si bien qu'on comprend mieux les difficultés de la population.

Nous nous rendons à une casa de cambio pour changer du CUC en nacionales. L'agent rechigne un peu puis s'exécute; il sort une liasse incroyable de billets qu'on peine à ranger dans nos porte-feuilles.
A partir de cet instant nous tenterons de vivre comme des cubains.
Et ce n'est pas folichon! Nous ne pouvons acheter que des sandwiches dans la rue pour le déjeuner(on trouvera par la suite quelques gargottes) et il nous est impossible de payer notre chambre (qu'on réglera finalement en CUC), IDEM pour les musées, les bars...
Après quelques jours nous commençons à trouver des astuces mais ô combien c'est frustrant! C'est pourquoi les cubains inventent tant de combines ingénieuses d'économie sous-terraine, malgré les répressions du régime.
Après quelques jours dans la capitale, reprendre la route nous obsède.
Une fin d'après-midi, n'y tenant plus, nous partons deux heures avant le crépuscule. La ville recule dans notre sillage, les immeubles antiques de La Havane coulent sous l'horizon. Cap plein Ouest par le malecon et les beaux quartiers.

Cyclocanciones à Cuba, à la conquête de l'Ouest

Il fait nuit noire lorsque nous nous arrêtons sur une petite presqu'île. Cachée par un restaurant, une avancée couverte d'herbe grasse et de frangipaniers offre une zone de bivouac idéale. L'horizon n'est pas de bon augure. Perché sur l'horizon, en direction des keys de Floride, un orage gonfle dans la nuit, secoué par de puissantes éruptions d'éclairs pourpres. Par précaution, nous déménageons la tente sur une dalle de béton qui jouxte le resto. Insuffisant, à notre grand dame! Alors que nous dormons à poings fermés, une pluie tropicale diluvienne pilonne la fragile toile. Un premier constat est établi: étanchéité = OK, sardines = OK, sol = piscine! C'est l'inondation! Les gouttes, comme des grenades, explosent lourdement, portées par des rafales qui n'ont trouvé aucun obstacle depuis la Floride. La restauratrice, alarmée par nos cris de bêtes désespérées, vient nous porter secours et propose un bout de carrelage où dérouler nos duvets. Ce n'est pas le Ritz mais c'est assez pour nous redonner le sourire.

Elle nous réveille aux aurores le lendemain avant l'arrivée des premiers clients et nous offre un café. Dehors c'est la fin du front orageux, il pleuviote encore mais il est possible de rouler.
A l'étude de la carte, nous optons pour une route transversale qui rejoint l'autopista, plus au Sud. La campagne se réveille doucement et le Soleil commence à chauffer. L'évaporation nimbe les fossés, la route et les champs diffusent une agréable odeur d'humidité tropicale. C'est la belle campagne où l'on croise poules, cochons et charrettes. Ces dernières sont un peu plagiées sur le traîneau du père-noël et se composent d'un animal de traction (chevaux ou bœufs, tant que ça tire) et une « structure » de bois qui traîne par terre. Les plus chanceuses ont des roues.

Cyclocanciones à Cuba, à la conquête de l'Ouest


Le paysage change sur l'autoroute, plus monotone. Le trafic se compose de voitures sorties de films de gangsters qui trafiquent sous la prohibition, de tracteurs reconvertis en omnibus et de toutes sortes de curiosités roulantes ou rampantes.
C'est Castro qui l'a faite construire lors de sa politique de grands travaux, à l'instar de la panaméricaine. Malheureusement, et la population s'en indigne, elle s'arrête largement avant Santiago De Cuba, à l'extrême Est.
Nous la quittons pour gagner las terrazas, dans la petite sierra de l'Ouest. Là, Castro y a créé un centre touristique dédié à l'écotourisme, en pleine nature. Malheureusement, peu de touristes y vont (à notre grand bonheur).

Cyclocanciones à Cuba, à la conquête de l'Ouest

C'est l'eldorado. Après une longue descente dans le forêt tropicale et quelques bananeraies éparses, il faut passer un petit pont de bois (Yves Duteuil quand tu nous tiens!) qui enjambe un rio ponctué de cascades et de piscines naturelles. De l'autre côté, notre chambre pour quelques nuits se compose modestement d'une terrasse coiffée d'une hutte perchée sur quatre troncs. Le pied!

Cyclocanciones à Cuba, à la conquête de l'Ouest

La première chose que nous faisons, pendant que les derniers rayons chauffent la Terre, c'est d'aller faire trempette sous les chutes d'eau.

Cyclocanciones à Cuba, à la conquête de l'Ouest

Ensuite, bercés par les insectes nocturnes et les grenouilles, nous prenons un petit verre de rhum et allumons un bon gros barreau de chaise Monte-Cristo.

Cyclocanciones à Cuba, à la conquête de l'Ouest


Cyclocanciones à Cuba, à la conquête de l'Ouest

Pendant ces quelques jours au diapason de la nature nous escaladons une colline pour contempler le seul point de vue cubain d'où il est possible de voir l'Océan Atlantique au Nord et la Mer des Caraïbes au Sud par une simple rotation de la tête. Un autre jour nous pêchons des petits black-bass (sorte de grosse perche-arc-en-ciel) à la cuillère à truite dans l'étang du village. Huit prises en 30 minutes! C'est drôle de pêcher sous les cocotiers...

Cyclocanciones à Cuba, à la conquête de l'Ouest

Nous commençons peu à peu à sympathiser avec quelques villageois. Nos relations sont basées sur le troc (en cette fin de projet nous cherchons à nous alléger). Par exemple, Antoine échange les enceintes portables (4,5€ en Bolivie) contre une boîte de 25 cigares Monte-Cristos, et ce n'est pas de la feuille de banane (beaucoup de touristes se font avoir avec ces cigares vendus au noir).

Il faut continuer la route, vers l'Ouest et Vinales, notre prochaine grande étape. A notre départ, le Soleil est lourd comme une enclume.
Les routes de cette petite sierra sont traîtres et montent trop souvent au goût de nos jambes perpendiculairement au flanc des collines. Dans ce cagnard nous frôlons l'étourdissement plusieurs fois. Heureusement la forêt est magnifique, les points de vue, grandioses! Des collines à pertes de vue sous le manteau d'une végétation luxuriante.
Alors que nous longeons un terrain militaire (signalé le long de la route par des panneaux « défense d'entrer »), quelle n'est pas notre surprise de voir débouler une troupe de soldats en parfait camouflage! Une vingtaine d'Hommes, au trot, l'espace d'une demi-minute à peine, si bien qu'on se demande si ce n'est pas le Soleil qui nous a donné des hallucinations.
Nous débouchons en fin de journée sur l'ancienne nationale, beaucoup plus animée. Nous nous arrêtons chez une famille qui propose des refrescos , ces jus frais. Ils nous installent dans leur jardin qui borde la voie ferrée et nous servent comme des papes: cocos fraîchement coupées, mangues... observés de près par quelques bambins en culotte courte.


A la tombée de la nuit, nous essayons un petit hôtel. Il n'est pas réservé aux touristes alors le gérant nous cache rapidement dans son salon qui fait office de réception. Le prix est négocié en pesos nacionales, pour une bouchée de pain. La chambre est bizarre... Miroir au plafond, préservatifs dans les tiroirs...
Le lendemain, le Soleil tape très fort. En haut d'une côte interminable et à bout de souffle, les corps tirent la sonnette d'alarme. Avec le faible vent relatif (lié à notre allure d'escargot), l'effet réfrigérant de ce dernier sur la sudation est nul. Étourdissement, perte de l'équilibre, champ de vision rétréci, tous les symptômes de la syncope et de l'insolation. Il faut alors s'arrêter à l'ombre, boire et manger sucré.
La route en bitume cède vite place à des chemins de terre, puis des pistes à travers champs. Ça se transforme sérieusement en cross; il faut slalomer entre les ornières et les nids de poule formées par les averses tropicales. Nous arrivons finalement à un embranchement perdu dans les champs. Quelle route prendre? La direction suivie est l'Ouest, or ici, un chemin file droit vers le Nord et l'autre, vers le Sud. « _Et si on faisait une petite sieste? Y'a bien quelqu'un qui va passer?». Au bout d'une heure, un homme à cheval nous indique le chemin salvateur.

Plus bas, un petit étang dit à Alain: «_Viens mon petit, viens te rafraîchir », ce qu'il fait sans se laisser prier. Deux bœufs qui ruminent nonchalamment assistent au spectacle en conservant une attitude stoïque face aux cris de bonheur du baigneur. Après quelques brasses et un séchage succinct, il décide de ne pas se rhabiller entièrement et enfourche sa bécane dans le plus simple apparat: shorty de cycliste, blanc et mouillé, évidemment! Pour achever le tableau, il se tartine de crème solaire comme on mettrait du Boursin sur un quignon de pain. Bref, je prends mes distances, de peur de croiser un autochtone. Manque de chance, deux minutes plus tard nous croisons la route de jeunes et charmantes cubaines aux formes avantageuses qui s’esclaffent de rire. Merci pour la honte Alain!

Arrivés à Vinales nous négocions une casa particular chez un couple de sexagéaires adorables. Ils émettent l'idée de cuisiner des langoustes le soir même, si nous sommes prêts à garder le silence. Et oui! Ce met de choix est réservé aux grands hôtels, il est interdit à la vente. Nous n'en ferons qu'une bouchée! Un vrai délice, grillées à point et accompagnées d'une sauce pimentée à tomber par terre.
C'est Samedi soir, la casa de la musica organise un grand concert dans sa cour. Nous enregistrons ces rythmes et mélodies cubaines chaleureuses, mêlées de salsa et de folklore. Les voix graveleuses s'harmonisent et les maracas s'excitent, les congas et la contrebasse font résonner les tripes, le trompettiste embouche son instrument et part dans des sur-aigus où il flirt avec la rupture d'anévrisme. L'atmosphère est électrique, saturée par un nuage de havanes. Les verres s'entre-choquent, les rires gras fusent et la musique met le feu aux jambes.

Cyclocanciones à Cuba, à la conquête de l'Ouest

La fin de la traversée est imminente. Quelques semaines tout au plus. Certains de nos proches doivent nous rejoindre et sonneront, à leur dépends, la fin de ce projet Cyclocanciones.
Que ressentirons-nous lors des ultimes coups de pédale, lorsque nous poserons les vélos pour la dernière fois? Nous y pensons, silencieux, le regard posé sur cette joyeuse assemblée noctambule. Il faut songer au retour... Quel sera notre avenir ensuite? Comment vivrons-nous la « convalescence »?
Heureusement, Cuba nous a gardé quelques surprises pour une fin digne de ce nom...