Belize city s’éloigne derrière le sillage de l'embarcation et disparaît peu à peu sous l’horizon bleuté de la mer. Le bateau ricoche maintenant violemment contre les vagues.

Lors de l'embarquement nous ne comprenions pas pourquoi les passagers s’étaient jetés sur les places à l’intérieur de la cabine… Incrédules, cheveux au vent nous savourons yeux fermés les embruns d'iode au parfum caraïbes. Quelques nautiques en face de nous, un grain commence à nous inquiéter; il en pendouille de longs rideaux sombres de pluie, "ho hoooo... On va se le prendre!" notre choix de sièges n'était pas des plus judicieux! Un des skipper nous lance une bâche sous laquelle nous nous protégeons. Et c'est la douche! Une bonne averse tropicale martèle notre bouclier. Nous sommes hilares ! Et la situation s'y prête: sous notre abri de fortune il faut jouer des coudes avec les voisins, vite repérer les trous et les boucher, tirer la couverture... Même le gros voisin afro-américain (qui prend toute la place) part en fou rire. Au final, c’est au moins 3 grains qu’on se prendra sur le nez avant d’arriver, grelottants.

L'arrivée est mythique! Des hauts fonds de sable et les premiers récifs coralliens rasent la surface avant de donner naissance à quelques îlots épars, coiffés d’un ou deux cocotiers. Et Ambergis Caye apparaît, bordée de sable et de petits pontons où dansent les barques de pêche au rythme du ressac.

C'est un bout de terre étrange, qui tient sur un agglomérat de récifs. Cette presqu'île, raccrochée au Mexique au Nord et à la barrière de corail au Sud, a vu son activité touristique exploser ces dernières années. Que des Ricains! Tout le monde s’y déplace en voiturette de golf (on en raffole: s'y accrocher en vélo est facile! Même si son conducteur nous regarde avec hostilité).

Il fait presque nuit lors du débarquement et nous partons le plus vite possible: le capitaine a oublié de nous faire payer... Heureux de ce petit bonus, nous optons pour un hôtel légèrement délabré mais dont le balcon de planches surplombe la plage. Imaginez: pas un bruit (si ce n'est celui de la caresse des vagues sur le sable), une ramification de palmier qui joue à cache-cache avec la pleine lune, l'odeur de la brise marine... Après une bonne douche, rêveurs, voilà le spectacle qui s'offre à nous. "_ Alain, chuchote Antoine, tu te souviens quand nous rêvions de ce moment-là dans nos campements Andins, là où on se gelait les coudes à plus de 4000m?" "_ On dit les coudes?"

Dans la dentelle des caraïbes

Tout le monde parle américain c'est dingue! En même temps c'est l'idéal pour eux: langue shakespearienne, bas prix, plages superbes, "exotisme"... Allons plutôt sur la plage!

Nous y rencontrons un sacré personnage, il marquera notre voyage et même notre vie. Il se présente comme américain de mère guadeloupéene et parle un peu français. C'est, d'une, le prof de médecine d'Ambergis Caye mais aussi le prof de musique. Il paraît très cultivé, nous buvons ses paroles et passons la soirée à nous balader. Il nous montre entre autre une embarcation sommaire échouée sur le sable et dévoile son secret: il y a quelques mois, des cubains ont débarqué ici après avoir bravé sans chavirer le Golf du Mexique puis la barrière de corail. C'est un miracle. Les pauvres, pensant fouler la côte de la Floride, éclataient de joie... Notre ami a presque connu la même histoire si ce n'est qu'il est parti de NYC en voilier pour arriver ici après une épique traversée. Son but: trouver le calme afin d'y écrire ses scénari. Hé oui! Il se lance dans le cinéma! D'ailleurs son père travaille à Hollywood. Nous n'en revenons pas, voilà la personne atypique que nous cherchions depuis notre départ. Le lendemain il nous invite à dîner sur son voilier.

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En attendant, nous occupons la journée à nous balader en vélo, quitter notre chambre d'hôtel et aller plonger. Au Costa-Rica nous avions craqué pour un masque et un tuba (pas l'instrument de musique bien sûr, trop encombrant).

Le voilier de Sean (l'ami américain) mouille sur un ponton déglingué en retrait de l'envahissante mangrove. L'orange solaire s'enfonce inexorablement, chatouille la ligne d'horizon et s'efface en un clin d'oeil vert. La façade des maisons rougoie et la poussière soulevée par le passage de nos vélos forme des nuages oranges.

Dans la dentelle des caraïbes


Chang se présente pendant que Sean cuisine. C'est son ami chinois. Son histoire est à peine croyable: il fait partie d'une communauté asiatique réduite à l'esclavage moderne.

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Je m'explique: le Belize paie leurs passeports et leur accorde la citoyenneté s'ils viennent travailler. Or, ils sont sur-exploités et gagnent une misère. Lui commence à 5h00 dans une boulangerie tenue par un français puis va tenir un magasin jusqu'à 22h! Il envoie le peu d'argent qu'il a à sa famille, en Chine! Sean lui donne régulièrement des cours d'anglais qu'il commence à maîtriser.

Le repas se déroule au rythme de nos discussions, entre deux concerts de guitares. Qu'est-ce qu'on est bien... Mais la soirée va prendre une toute autre tournure. Pour le dessert, il nous invite dans sa cabine, un sacré foutoir! Il est multi-instrumentiste et nous raconte qu'il a appris et enseigné le violon dans une école très réputée de Boston; très bien! On s'imagine déjà en train d'écouter en live le concerto de Tchaikovsky dans un voilier flottant sur la mer des Caraïbes.

Il sort son instrument et l'accorde. Et là nous tombons des nues... et comprenons avec honte que nous avons face à nous le plus doué des mythomanes. Il ne sait pas s'accorder à l'oreille et a recours à un accordeur, ce qui, pour un violoniste chevronné est inconcevable. Il prend l'archet, place son menton, ferme les yeux et le supplice commence! Une horreur, nos dents en grincent encore, c'est pire qu'une classe de 6ème réunie qui joue le Titanic à la flûte à bec! Et ce n'est que le début! Nous aurons aussi droit à la flûte traversière! mais nous jouons le jeu en faisant semblant d'apprécier; en fait, sans s'être concertés, nous l'avons démasqué et voulons voir jusqu'où il peut aller. En un éclair, toute son histoire nous paraît fictive, il redevient un simple inconnu qui a abusé de notre confiance. En jouant les crédules nous le questionnons. Avec force détails, il nous raconte qu'il joue souvent au basket avec Tom Cruise (grâce à son père qui connaît les stars), que son ex-petite amie asiatique travaille dans la conception de jets privés et qu'il n'arrive pas à l'oublier (il nous la montre même, mais c'est une photo de magazine!!), qu'il compose des musiques de film, que son père a un appartement qui donne sur Central Park... Incroyable la vie qu'il s'invente, c'est un malade! Nous culpabilisons de l'avoir cru, on a les boules. Après plusieurs mois de voyage on se fait avoir, c'est une remise en question, nous qui pensions être blindés. Ça nous fait même peur! Que serait-il advenu s'il avait eu de mauvaises intentions?

Lassés d'écouter ses fictions (il y croit à fond!) nous partons, honteux, amers. Mais où dormir? Qu'importe, on est trop déprimés, on pourrait s'affaler n'importe où. Entre deux hôtels touristiques, une maison en construction paraît être l'endroit le plus discret. Comme des voleurs, nous glissons dans la nuit à pas feutrés pour ne pas réveiller le gardien, dans sa cabane. Dommage, le toit n'est pas encore fait, en cas d'averse tropicale on est foutus.

Le clapotis des vagues nous berce sur nos tapis auto-gonflants... Un grand Soleil nous réveille. Vite, il faut partir avant l'arrivée des ouvriers. Notre état est lamentable et contraste avec tous ces touristes bronzés. Sean nous a vraiment mis le cafard. Il est temps de partir, de gagner le Mexique.
Malheureusement, il est impossible de remonter la presqu'île jusqu'à ses frontières: pas de piste, pas de douane, du sable sur des centaines de kilomètres. Plan B: Prendre un bateau pour rattraper le Nord Belize, à Cozumel (?), 30km au Sud des portes du Yucatan Mexicain.
Très bien! Mais après cette rude nuit, nous cédons à un petit plaisir bien de chez nous: la "french bakery", la boulangerie! Ça fait 6 mois qu'on a oublié le goût des croissants, des pains au raisin, d'une vraie baguette. Alors, devant la vitrine, nous bavons comme des renards enragés.
Hummmm quel plaisir, une redécouverte! Quel contraste avec les tacos hyper-pimentés qui nous arrachent des larmes, aussi bien lorsqu'on les ingurgite que lorsqu'on les "expulse" (petite touche glamour, pardon).

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Le patron, français, vient discuter avec nous. Il explique le mal qu'il a à se procurer les ingrédients. Ici l'agriculture fonctionne grâce aux communautés d'amishs venues des US, ils ont tout réorganisé (sorte de secte qui s'apparente aux Mormons).
Décidément, drôle de pays. On y parle anglais, les amishs et les chinois font tourner l'économie...

Les négociations sont serrées sur le quai. Le cap'taine taxe les vélos: un peu trop cher à notre goût, ras-le-bol. Nous faisons mine de partir mais rien n'y fait. Pas le choix, on monte, tant pis.
Heureusement la traversée est grandiose. Le hors-bord surfe sur une toile impressionniste où toutes les palettes de bleu s'y dégradent. L'eau est tantôt turquoise, cernée par un haut fond de sable, tantôt bleu profond, où l'on imagine l'abysse peuplée de squales. Là 5m² de sable émergés, habités par un cocotier, ici: une escadrille de pélicans en rase-motte, les ailes immobiles, profitant de l'effet de sol. Ces deux heures de traversée resteront dans nos mémoires.

A destination: encore hagards, sur l'embarcadère, un difficile choix s'impose: faire les 30km qui nous séparent de la frontière ou trouver un endroit pour dormir? Plus qu'une heure avant la tombée de la nuit (à 18h30 sous cette latitude!), le coin est sympa... Bon ben on dormira ici.
Un choix que nous ne regretterons pas. Nous resterons finalement trois jours dans cette ville côtière calme et peu peuplée. Sur le remblai, nous optons pour une pension tenue par un gallois. Très vite il adopte ces petits français venus de Buenos Aires. Il nous offre cocktails, vin et pitance! A chaque heure de la journée un de ses potes passe prendre l'apéro: américains, canadiens et même un français. Ils ont le droit à un concert de guitare presque à chaque fois, et s'en réjouissent. Tous ont acheté un terrain, peu cher, pour leur retraite.

Quitter notre ami gallois est un déchirement. C'est notre petit paradis, et on est les petites bêtes de foires gâtées! Mais il ne faut pas perdre notre objectif, c'est le danger, plus que quelques semaines avant notre avion et La Havane... Il nous glisse une bouteille de rouge français dans les sacoches, une rareté ici.
Finalement nous aurons rencontré un mythomane, vite oublié, et remplacé par cet être exceptionnel.

Le Belize nous laissera un souvenir étrange, de contrastes. Peut-être est-ce cela qui en fait sa magie?
Soleil de plomb, au zénith. Nous pédalons en sueur vers la frontière mexicaine, dernière étape du continent latino-américain.
"_ Et merde j'ai encore crevé..."


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