Jour de la rentrée, sous une pluie fine et froide. Personne ne se connaît, on pourrait entendre une mouche voler dans ce couloir austère de l'IUT de Tremblay.

Adossé au mur face à moi, main dans le dos comme un futur fusillé, Alain attend patiemment le premier cours. Je l'imagine se dire « Mais qu'est-ce que je fiche dans le 93, dans cet IUT cerné par la banlieue, l'aéroport et la prison de Villepinte, moi qui viens de quitter ma chère et tendre Charente-Maritime? ».
Il m'a l'air sympathique, je l'aborde. Rapidement, nous devenons inséparables, tous deux mordus par le voyage, l'aventure et les gros seins. Ces conversations nous aident à oublier cet environnement morose et ces études « forcées ».

Il me raconte sa traversée pédestre du Pays De Galle (avec un didgeridoo en guise de bâton de marche!), et moi, mon projet sur un volcan Mexicain, l'été précédent.

Avec ses 4 potes de La Rochelle, ils préparent un voyage à vélo, en Amérique, mais celui-ci n'est qu'à l'état d'embryon. L'idée me séduit immédiatement, je me dis qu'un jour, moi aussi je larguerai les voiles.

Dès lors, j’entame une lecture boulimique de récits d'aventures. On a roulé sur la Terre d'Alexandre Poussin et Sylvain Tesson ouvre le cortège et devient une bible. Puis suivront Mike Horn, Nicolas Vanier, Paul-Emile Victor... Stop, c'en est trop! Je me forge une nouvelle philosophie de vie et ouvre les yeux. D'une, la vie est bien trop courte, de deux, c'est le moment ou jamais de se lancer dans ses rêves avant d'être enchaîné par un travail et une famille. L'idée mûrit.

Le voyage d'Alain se transforme finalement en un Pise-Istanbul pour l'été 2006. Ce qu'il fera par la suite.

A la deuxième rentrée, en 2005, alors que nous discutons (encore) voyage, nous émettons l'idée, en toute légèreté, d'une traversée de l'Amérique du Sud en vélo après notre licence. Nous n'en fermerons pas l’œil de la nuit. Le lendemain, nous nous surprenons à avoir chacun fait de notre côté des recherches: itinéraires provisoires, point d'entrée et de sortie, climats, temps prévisionnel... De vrais obsédés.

Un deuxième volet du projet est érigé: l'aspect culturel avec l'enregistrement des musiciens locaux et la production d'un album final.

Cyclo-trek? Non. Musico-trek? Bidon. Cyclocanciones? Ah ouais ça sonne bien ça! Et Cyclocanciones fut.

Arrive le moment d'en parler à nos proches, pour tâter le terrain.

Certains n'y croient pas, pensent que l'idée nous passera. D'autres, au contraire, nous en savent capables et constatent tout l'acharnement qu'on y met.

Les grèves SNCF (merci!) nous clouent dans nos foyers, utile au montage du dossier et la recherche de bourses.

Au bout de deux ans nous récoltons trois bourses publiques (CNOUS de Paris, Défi Oise, Paris jeune aventure) et trouvons quelques sponsors (GEODIS et TM laser).

La famille, de son côté, contribue allègrement en achetant des kilomètres (« 1€ = 1km, achetez 20€ et vous recevrez une carte postale du pays de votre choix! »).

France 3 national nous consacre même quelques minutes dans son magazine C'est mieux Ensemble et Sylvain Tesson accepte de nous parrainer.

Enfin, l'achat du matériel débute: vélos sur mesure à la boutique randocycle, tente, réchauds, chaussures, vêtements etc. Et un beau jour, « tataaaaaaa !» sonnez les trompettes! On y est! Nous nous enregistrons à CDG, prêts à embarquer pour le Buenos Aires de 23h20. Sentiments mêlés de tristesse, de liberté, de trouille et surtout, d'excitation.

Je me souviens la veille du départ; j'étais en voiture à regarder le paysage défiler. Soudainement, un flash me déstabilise et je réalise pour la première fois que dans deux jours nous serons devant l'aéroport de Buenos Aires, livrés à nous-mêmes, en train de monter nos vélos et commencer un saut vers l'inconnu (que dis-je, une chute libre!). Le ventre se tord. Il faut relativiser, ça va bien se passer, je n'aurai qu'une chose à faire après tout: pédaler vers le Nord! De toute façon il est trop tard pour faire machine arrière. Vite, foncer tête baissée sans trop me poser de questions.

Ouest cubain, vallée de Vinales, Avril 2008.

Une belle journée s'annonce, l'air est doux et les oiseaux tropicaux célèbrent le lever du Soleil. Sous nos roues, le bitume ronronne, caressé par nos pneus Schwalbes, les champs de tabac défilent, parsemés de cases pour le séchage des feuilles. Nous filons à bonne allure entre les mogotes, ces formations calcaires émergeant du sol d'ocre rouge tels de minis Tépuys Vénézueliens. Certains font des centaines de mètres de haut, montent verticalement et se terminent coiffés d'un chapeau convexe tissé de cocotiers, bougainvilliers et autres arbustes entremêlés de lianes.

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

Cap au Nord, vers Cayo Jutias, une presqu'île cernée par les lagons. Nous l'apercevons du haut d'un col, trempant sa plume de sable dans l'encre turquoise de l'Atlantique. La descente vers ce paradis est grisante. Les courbes en épingle à cheveux se succèdent à travers la forêt, les larmes brouillent nos yeux et coulent jusqu'à nos oreilles tant la vitesse est élevée. Au village qui suit, un grand-père insiste pour nous faire cadeau des mangues du seul arbre qui orne son modeste jardin. Cette générosité spontanée et ininterressée nous touche. Ferions-nous la même chose à des étrangers, en France?

Cayo Jutias c'est sympa mais ça ne pète pas sept pattes à une langouste. On y arrive via un isthme de macadam qui sépare Océan et mangrove pour déboucher sur une plage de carte postale.

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

Au petit bar/resto, des locaux assistent à un match de Baseball. C'est électrique, ça chahute gaiement; et vas-y que je crie, que j'insulte un joueur qui fait une faute entre deux lattes tirées sur un barreau de chaise, que je renverse mon verre de rhum par terre...

En matière de plongée, le lagon ne ravira pas les amateurs. Avec les récents cyclones tous les coraux sont morts et de trop rares poissons osent encore traverser ce « no fish's land ».

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

Le Soleil fait « plouf » comme une pépite d'or qu'on aurait laissé tomber à l'eau. Vers 18h, au crépuscule, nous demandons au garde s'il est possible de dormir sur la plage (on essaye de la faire en bonne et due forme). Celui-ci nous autorise, puis se rétracte: il nous demande la modique somme de 20 CUC pour y passer la nuit (environ 20€)! Ah le bakchich! Une institution! En 5 minutes nous enfourchons les vélos et nous partons, furieux, en lui lançant un regard noir. Bien essayé. D'un côté, cette réaction se comprend, il essaye juste de gratter de l'argent là où il y en a, le régime castriste étant tellement dur...

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

Nous roulons dans la pénombre, découvrant les défectuosités de la route une fois les avoir dépassées et avoir évité une énième castration. Après plusieurs tentatives infructueuses nous plantons la tente derrière une station essence, dans une sorte de terrain vague miteux et craignos.

La coupe est pleine au lever du jour, le moral à 0. Tout y contribue: endroit déprimant, temps maussade, mauvaise nuit et surtout, l'état de santé d'Alain qui devient préoccupant. Il se sent faible, fatigué et son appareil digestif gronde, devient même dangereusement sur-actif...

Pas le choix, il faut avancer! Cap à l'Est, vers La Havane, tout en longeant la côte Nord.

Nous maudissons cette piste, composée de graviers et de nids de poule, de côtes soudaines et traîtres. Alain traîne derrière, luttant contre son ventre violemment secoué de spasmes et ses jambes atteintes du syndrome Chamallow. Peu de distractions. Quelques animaux, un biplan de conception Russe (Antonov 2) nous survole en rase-motte, des charrettes...

En fin de matinée nous établissons le constat suivant: la motivation n'y est plus.

Faire une boucle pour retomber sur La Havane d'abord. Depuis 7 mois nous suivons une direction, sans rebrousser chemin. Ensuite, l'arrivée imminente de nos proches, quelques jours plus tard qui fait sentir la fin du projet. Pour couronner le tout, la santé d'Alain en déclin (parallèlement à l'état de son caleçon).

« _ Soit on continue vers La Havane en se forçant, soit on retourne à Vinales (à 10km de là) et on y loue la voiture maintenant. Qu'est-ce que t'en dis?

_ Ok mais ça m'embête de ne pas finir comme prévu.

_ Ouais, moi aussi. Mais se forcer et garder un mauvais souvenir c'est pire non? »

C'est ce que nous ferons. La location de voiture était initialement prévue à La Havane, avec nos deniers, pour véhiculer nos proches. Pourquoi ne pas la prendre un jour plus tôt? Nous cédons à la tentation.

Changement de cap, direction Vinales. Un cycliste cubain nous accompagne, ce qui permet de casser la routine et discuter. Son vélo n'a ni dérailleur, ni plateaux. Il mouline de ses tongues sur deux tiges de métal où venaient jadis s'encastrer les pédales. Ça ne l'empêche pas de rouler aussi vite que nous! On est verts!

Avant d'entrée dans la ville, nous faisons la rencontre d'un cyclo-touriste français. Il cherche à acheter une pomme pour l'offrir à un ami cubain qui n'en a jamais mangé. Chacun son Graal.

Enfin, nous arrivons chez le couple qui nous hébergeait (voir récit précèdent). Ils sont contents de nous revoir. Tellement même que l'homme insiste pour laver nos vélos souillés de boue. On décline gentillement; il le fera quand-même.

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

Voilà. Les vélos sont déchargés de leur sacoches, en équilibre sur leur béquille et rutilants.

« _ ça y est ma poule, le vélo c'est fini. Tu réalises qu'on vient de donner les derniers coups de pédale du projet Cyclocanciones ?

_ Absolument pas! Je pense qu'on a besoin d'une bonne bucanero (bière) fraîche en guise de point final!

_ Tu crois que c'est bon pour ton ventre?

_ Au point où j'en suis... »

Dans nos rocking-chairs face au jardin, nous scellons cette fin. Des colibris viennent butiner les ibiscus écarlates.

Nous méditons une phrase de cyclo-touristes rencontrés sur les rives du lac Titicaca: « une mauvaise journée de voyage est toujours meilleure qu'une bonne journée de travail! » Hooo yeah! Alors profitons bien des quelques jours restants!

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

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En deux semaines nous irons jusqu'à Trinidad, plus à l'Est, une ville coloniale et pavée où il fait bon se promener. Nous plongerons dans des aquariums naturels, accéderons à des cascades dans la jungle, découvrirons de magnifiques point de vue. Plusieurs fois nous frôlerons la panne d'essence et crèverons même une roue. Une autre aventure, avec d'autres problématiques.

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

Le jour du départ pour l'hexagone, nous filmons symboliquement une ultime vidéo sur le malecon, entre deux canons coloniaux. « Heureux qui comme Ulysse » de Brassens, chanson qui s'adapte parfaitement à la situation.



1er Mai 2008, aéroport de CDG, Paris.

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

Le chariot bagage est plein à craquer. Les vélos sont encore empaquetés sous les bâches et cordages que nous avait ramené Claude à Cuba (le papa d'Alain). Avant de sortir en zone publique où nous sommes attendus, une accolade est de mise:

« _Cette fois c'est bel et bien fini! T'es prêt?

_ Prêt! ».

Cyclocanciones à Cuba, Derniers coups de pédales

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EPILOGUE:

Deux ans de préparation, 6000km de vélo, 13 pays, 7 mois, 1 sommet à plus de 6000m, une semaine spartiate de lancha sur le Rio Napo, la Pampa, les Andes, l'Amazonie, l'Amérique centrale et Cuba... Joli palmarès!

Vous êtes beaucoup à avoir souscrit aux cartes postales sans en recevoir. Excusez ce contre-temps, dû au mauvais fonctionnement (pour ne pas dire vol) de certaines postes.

En ce début d'Avril 2011 les récits sont enfin achevés. J'endosse l'entière responsabilité de ce retard! Il m'a été dur de replonger dans ces merveilleux souvenirs. Peut-être était-ce une manière inconsciente de se dire « non, ça n'est pas fini! ».

Le retour a été rude, c'était prévisible. Dur de raconter ces sept mois. A l'éternelle question: « bah alors c'était bien? », quoi répondre? Mais bon, on remet vite le pied à l'étrier, même si la cicatrice reste à jamais ouverte. Cette soudaine envie de repartir vers l'inconnu nous tiraille dès qu'un souvenir émerge ou qu'une infime odeur réveille des sensations enfouies (la fameuse madeleine de Proust).

Beaucoup aussi nous ont dit « Oh vous avez de la chance, qu'est-ce que j'aimerais faire ça! » alors lancez-vous tant qu'il est encore temps! Dans le récit Damien autour du monde, Gérard Janichon écrit merveilleusement : « Ce n'est pas de la chance, évidemment, ou bien notre chance c'est d'avoir ouvert les yeux assez jeunes et d'avoir vu que si la marche du monde est irréversible, la marche de hommes ne l'est pas. Le papillon alourdi à force de se gaver de pollen ne peut tout de même pas s'en prendre aux autres papillons au vol gracieux en prétextant qu'il a de la chance , n'est-ce pas? Et s'il y a beaucoup de papillons qui s'alourdissent, que tous les papillons sauf un s'alourdissent au point de ne plus savoir voler, devraient-ils au contraire chercher à brûler les ailes de celui qui sait encore voler ou au contraire le préserver? Et comment lui en vouloir si dans son vol ce papillon léger affiche un peu d'arrogance destinée à réveiller les papillons à l'estomac encore intact? Arrêtons de compliquer le droit de " papilloner "!. »

Et maintenant? (Haaa sacré Bécaud!)

Suite au retour (en Mai 2008), Antoine a reprit son travail de saisonnier steward pour Airfrance puis s'est consacré à son groupe de musique, les chevreuils psychédéliques (quelques concerts, l'enregistrement d'un album - en écoute là: http://www.deezer.com/fr/?incr=1#music/result/all/les%20chevreuils%20psych%C3%A9d%C3%A9liques -). Il travaille maintenant pour Transavia, la filiale low-cost d'Airfrance. Le 18 Juin prochain à Bordeaux, il embarquera sur la goélette Coriolis 14 comme scribe pour tenir le journal de bord d'une expédition scientifique. Celle-ci, en 6 mois, tentera de démontrer les effets du réchauffement climatique en réalisant le 1er tour du monde à la voile par les deux pôles. A suivre sur: http://www.bxbbx-france3aquitaine.fr/

Quant-à Alain, il n'a pas lâché le vélo immédiatement: il en a réparé des centaines durant l'été 2008 sur l'Île d'Oléron.
Il a sans tardé monté un nouveau projet avec sa fiancée Laëtitia: faire le tour du bassin méditerranéen en récoltant tout ce qui touche de près ou de loin à l'art immatériel (réalisé pendant l'été 2009), en partenariat avec des institutions culturels.
Il a continué ses études avec un Master I d'urbanisme puis un Master II de gestion des risques et des crises à la Sorbonne, qu'il a obtenu avec brio! Il travaille actuellement comme Consultant et il continue de montrer régulièrement ses fesses.

Nos deux protagonistes n'ont pas abandonné l'idée de remonter un jour un deuxième projet. A suivre.

Vous avez été nombreux à voyager avec nous via les 48 aventures de ce blog. Merci pour vos encouragements qui ont été un réel moteur, surtout dans les moments difficiles.

Merci à nos sponsors et collectivités publiques pour leur aide financière et matérielle.

A tout ceux qui ont achetés des cartes et parfois se sont fait avoir: merci!

Non-remerciements:
Les chiens qui nous ont attaqués, l'enfant qui a mordu Alain à Iquitos, le voleur d'appareil photo, le voleur de gourde, les mamitas qui ont quotidiennement uriné sur nos vélos pendant la remonté du Rio Napo, les flatulences de Dominique au Pérou, le vent de face, la tôle ondulée, les côtes, les crevaisons, les gastros, le papier-toilette trop fin, les moustiques de l'Amazonie, les douches « électriques », les arnaqueurs, les rats qui utilisaient notre dos comme trampoline en plein sommeil... La liste n'est pas exhaustive! Grâce à vous notre vie n'a pas manqué de piquant.

PERROT Alain et GILSON Antoine.

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